Il y a 45 ans maintenant que le Festival de la Vézère dont la base historique est le Château du Saillant, près de Brive-la-Gaillarde, propose une programmation qui ne donne pas envie aux mélomanes locaux d'aller au loin chercher ce qu'ils trouvent sur place : jeunes artistes, artistes confirmés, musique classique, opéra et même théâtre.

Uladzislau Khandohi au Festival de la Vézère © Festival de la Vézère
Uladzislau Khandohi au Festival de la Vézère
© Festival de la Vézère

Uladzislau Khandohi a 24 ans, il est Bélarusse, a été formé par Natalia Trull au Conservatoire de Moscou, a enregistré son premier disque à l'âge de 15 ans en Russie ; Decca a publié ses épreuves du Concours de Sidney, mais il continue de suivre l'enseignement de Stanislav Ioudenitch à l'Escuela Superior de Música Reina Sofía de Madrid où il réside. Le voici dans la grange du Château du Saillant, une heure et demie après sa jeune consœur Martina Meola.

Il traverse le public pour rejoindre l'estrade sur laquelle trône le piano. Il a l'air tendu. Mais dès qu'il commence le premier des vingt-quatre Préludes op. 28 de Chopin, il nous attire dans sa bulle en modelant la sonorité du piano d'une tout autre façon que Meola : l'instrument semble plus grand. Il a un son moelleux et profond, aux longues résonances qui ne se mélangent jamais tout en étant fondues. On dresse l'oreille car ce premier prélude est si faussement simple que beaucoup de pianistes ne lui font pas confiance. Pas Khandohi qui combine l'hésitation liminaire avec l'harmonie et le chant qui monte sans se déployer vraiment : son legato est une merveille d'élasticité et rarement on aura si bien entendu cette entrée dans le chef-d'œuvre de Chopin et du piano romantique.

Nous voici emporté pour un voyage dans un univers singulier, aphoristique, fuyant, où la brièveté de certains préludes alterne avec le déploiement des plus longs. La tête parfois au ras du clavier, Khandohi chante d'une voix voilée, insinuante, attentif aux équilibres, capable de fulgurances soudaines et d'une immatérialité magique. Il laisse la musique naître sans s'interposer, tout en étant une puissance agissante. Il fait tout pour que la musique se ressouvienne, libérée de l'égo et des entraves pianistiques.

Khandohi est fidèle au texte et il efface les barres de mesure, fuit toute anecdote pianistique pour un idéal de spiritualité et de pensée musicale. Il commence chaque prélude dans la fin de la résonance du précédent, comme si la phrase était continue. Son interprétation prend les allures d'une grande œuvre dont le plan tonal a la logique irréfragable du cycle des quintes, le relatif mineur suivant chaque tonalité majeure comme Bach l'a fait dans le Clavier bien tempéré. S'arrêter entre chaque prélude rompt ce continuum sonore qui est aspiré par le mineur apocalyptique du dernier prélude, trou noir du cycle.

Khandohi passe de l'aphorisme au tonnerre, du chant éperdu à l'immobilité intranquille, élargit les perspectives ou les resserre, construit une arche dont la clef de voûte est la puissance de son esprit et sa sensibilité, et dont le dessin est la beauté pianistique d'un jeu dont on mesure difficilement l'incroyable unité chant-harmonie-rythme-poids du son-mouvement – mais on la ressent. Khandohi est la fusion de Cortot et de Pollini, l'idéal chopinien. Il faut plusieurs secondes au public pour revenir sur terre.

Uladzislau Khandohi au Festival de la Vézère © Festival de la Vézère
Uladzislau Khandohi au Festival de la Vézère
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Vient la première des deux sonates de Rachmaninov. On émerge à la toute fin de ces 35 minutes d'une musique complexe, sombre, presque dépressive, quand le compositeur referme la porte en citant le commencement, en se disant que décidément elle est supérieure à l'autre sonate, sans doute trop – et bien souvent mal – jouée.

Khandohi ? C'est du piano orchestral et lyrique, au service d'un combat méphistophélique qui entraîne loin dans les profondeurs du piano et des tourments de l'âme humaine. Mais on ne se doutait pas que dans la Danse macabre de Saint-Saëns transcrite par Liszt pour piano et complexifiée par Vladimir Horowitz, Khandohi allait ensuite devenir « Satan au piano » pour reprendre le mot admiratif de Clara Haskil a propos de son ami Horowitz. Cette virtuosité démoniaque ne s'éloigne cependant jamais de la profondeur et de la spiritualité mystique, aux mains d'un pianiste de génie dont on saisit que la grandeur de la vision lui vient de ce qu'il est sous l'emprise d'une transcription pour piano supérieure à l'original pour orchestre de Saint-Saëns – Liszt et Horowitz lui ont apporté un dimension métaphysique qu'il n'a pas. Khandohi ne se brûle pas les ailes, il est indemne du complexe d'Icare.


Le voyage d'Alain a été pris en charge par le Festival de la Vézère.

Uladzislau Khandohi au Festival de la Vézère © Festival de la Vézère
Uladzislau Khandohi au Festival de la Vézère
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