Il est certains concerts desquels on ressort comblés d’un sentiment de plénitude, le sourire aux lèvres comme expression d’une bienveillante gratitude envers l’artiste. Le récital de ce soir est l’un d’eux, donné à la Fondation Louis Vuitton par la jeune pianiste italienne Beatrice Rana. A l’aube d’une très belle carrière, son souffle a déjà l’éclat d’une impressionnante maturité, le galbe d’une personnalité musicale singulièrement éloquente, d’une intégrité sans faille, et dont la solidité technique n’a d’égal que la fraîcheur malicieuse et la chatoyance latine. La première partie sera dédiée à Schumann avec son Blumenstück op.19 et ses Etudes Symphoniques op.13, tandis que la seconde sera française et russe avec les Miroirs de Ravel suivis de L’Oiseau de Feu de Stravinsky dans la transcription pour piano de Guido Agosti. Programme captivant donc, au large spectre d’inspirations et de difficultés techniques.

Beatrice Rana © Nicolas Bets
Beatrice Rana
© Nicolas Bets

S’il y a une chose remarquable dans le jeu de Beatrice Rana, quelque soit le style abordé, c’est sa capacité à nous immerger dans le sentiment d’une expérience intime. Elle nous prend sous son aile, nous enveloppe dans son monde. Ce cocon, loin d’être simple complaisance envers l’auditeur, est avant tout un antre de confiance absolue au sein de laquelle la musicalité s’épanouit naturellement, se déploie librement. La fluidité et la plénitude sonores y sont maîtresses ; la grâce, le charme, l’éclat et la lumière s’y confondent. S’il ne manque guère de contrastes farouches, d’éruptions ou d’ouragans, ce n’est jamais à coup de charges barbares qu’ils interviennent. Nulle surenchère ici, nul désir de briller, tout est au service d’une authentique inspiration musicale. Et quelle musicalité ! Inspiration bouillonnante, éveillée, à l’affut et cependant cohérente, vocation à l’initiative qui nous mène dans des contrées parfois surprenantes mais toujours passionnantes.

Le Blumenstück de Schumann apparaît tout en humilité, sans artifice, délicatement voilé ; le motif de base de quatre notes descendantes est égrené selon un tempo rapide avec une discrétion presque suspecte si elle n’était agrémentée d’un rubato plus osé. La pianiste nous montre ici une maîtrise des nuances pianissimo et une science du toucher remarquables. C’est précisément au moment où l’on ressent par trop d’effacement, trop de ténuité, qu’elle se met à donner une ampleur au propos, du relief. Une brèche s’ouvre et la lumière entre. Que dire des Etudes Symphoniques, sinon que sous les doigts de Beatrice Rana elles se chargent d’une évidence rare ? La forme est celle d’un thème à variations dont chacune témoigne d’une difficulté technique particulière, les difficultés ici se laissent cependant bien vite oublier sous des doigts si aguerris. Il n’est pas aisé pour un interprète comme pour l’auditeur de ne pas se laisser déstabiliser par la diversité des atmosphères et des moyens musicaux mis en jeu, de ne pas s’y noyer et de toujours garder la tête hors de l’eau. Or la pianiste y arrive incomparablement, avec une intelligence magistrale de gestion des équilibres tout au long de ces variations, comme dans la variation n°2 qui prend des proportions architecturales dans une différentiation dynamique et mélodique hautement inspirée. La clarté et l’intelligibilité du discours sont souveraines, les idées musicales ne sont jamais plates, prennent localement des reliefs captivants sans qu’il y ait un confinement par trop local. 

Dans les Miroirs de Ravel Beatrice Rana se fait peintre, coloriste, paysagiste. Elle dévoile une vision presque schumannienne des « Noctuelles » irisées de spasmes convulsifs et fébriles, excitées d’un rubato systématique. Il y a dans ces papillons nocturnes quelque chose du démiurge plutôt que du mystère nocturne, et il est bien difficile d’y reconnaître la délicatesse de la pièce de Ravel. C’est un parti pris original qui néanmoins convainc difficilement par sa pertinence poétique. Les « Oiseaux Tristes » sont magnifiques de pudeur, de capacité d’évocation. La pianiste sait assurément s’écouter, s’adapter à l’acoustique, différentier les nuances, et dans ce motif de deux notes répétées qui parcourt la pièce c’est une sonorité magnifique, magique qu’elle nous offre, de l’ordre du souffle au sein des résonances du piano plutôt que d’un marteau frappant une corde. Si la « Barque sur L’Océan » manque parfois de tenant et de lumière, l’ « Alborada del Gracioso » est délicieuse en caricature savante et caduque d’un ibérisme suranné. Tout y est, l’esprit, le mordant, le caquet, le bagou, la volubilité.

Enfin, la transcription pour piano de L’Oiseau de Feu de Stravinsky est une déflagration démoniaque, une pluie d’orage violent dont les affres de difficultés mobilisent la solidité technique à toute épreuve de la pianiste, son articulation musclée, son dynamisme fougueux. Elle n’a peur de rien, et nous éblouit par une explosion bigarrée. 

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