Avec 200 Motels, Frank Zappa signe en 1971 une satire cinématographique foutraque et acerbe des États-Unis, entre politique, télévision, starisation, drogue et surconsommation. Sur la scène du Bâtiment des Forces Motrices de Genève, les épisodes de la vie du groupe de rock créé par Zappa, les Mothers of Invention, s'enchaînent dans une version adaptée en opéra et mise en scène par Daniel Kramer. Arrivée dans le motel d'une ville moyenne du Midwest où les fans du groupe se révèlent être des zombies, redneck prêt à coucher avec n'importe quelle femme et à en découdre avec quiconque lui déplaira, journaliste superficielle aux élans meurtriers, bataille intérieure de Jeff avec sa bonne et sa mauvaise conscience, scène de masturbation par aspirateur devenu amant, jusqu'à l'apothéose contestataire finale des dirigeants politiques aux petits pénis... Le narrateur, campé par Justin Hopkins avec une désinvolture adéquate, guide le spectateur à travers cette effusion.

La scénographie a de quoi séduire : la reproduction d'une galerie de motel avec piscine centrale – qui sert également de fosse pour les musiciens – partage l'espace avec une plateforme tournante style show télévisé en fond de scène. Une création vidéo de Sophie Lux, remarquablement produite, est diffusée sur des écrans formant la rambarde supérieure de l'édifice. Des slogans nauséabonds interprétés à partir des sujets sociétaux (« reproduce », « join the army, give us your babies ») y alternent avec les gros plans d'une caméra braquée en continu sur les personnages principaux et leurs expressions, costumes et parties génitales.
Cette diffusion ultra colorée à l'image du pop art américain finit pourtant par ajouter des niveaux de lecture redondants, au risque de rabâcher ce qu'elle entend souligner. Les #MeToo et #Cancel sont tellement répétés, même en dehors de scènes de sexe, jusqu'à apparaître sous la forme de #CancelFrankZappa #Cancel200Motels pseudo-comiques, qu'ils perdent le substrat de leur message. Certains codes sont en revanche utilisés avec plus de justesse, comme lorsque les quatre membres du groupe font tourner en bourrique la journaliste lors d'une séance photo chaotique, la scène se déploie en défilé façon runway et talent show de drags. Mais cet espace scénique central révèle aussi ses limites : la piscine n'est guère utilisée que comme décor passif, réduisant les possibilités du metteur en scène.
Ce sont les costumes de Shalva Nikvashvili qui retiennent l'attention tout au long de l'opéra. Ses créations embrassent totalement le kitsch adéquat au pastiche américain : le costume de Lonesome Cowboy Burt fait ressortir ses muscles gonflette, tandis que la Bonne Conscience de Jeff imite Miss Piggy du Muppet Show en version dénudée. À cela s'ajoute l'engagement des chanteurs, qui incarnent complètement les énergumènes imaginés par Zappa. Brenda Rae fait ressortir toute la folie de la journaliste people avant de se muer en amante langoureuse désespérée par la tromperie ; David Ireland défend avec passion la rengaine country du redneck. Le chœur du Grand Théâtre de Genève, mal sonorisé, reste en revanche difficile à juger.
La plus grande déconvenue vient de la fosse. La position des musiciens au sein de la piscine n'aide certes pas, mais Titus Engel plombe régulièrement les tempos et ne parvient pas à rendre l'orchestration zappaienne avec l'incisivité et la causticité qu'elle exige. Placé sur une mezzanine pour incarner les Mothers of Invention, le groupe Steamboat Switzerland, spécialisé dans les répertoires allant du jazz d'avant-garde au métal, ne parvient pas à rattraper les manques de l'Orchestre de la Suisse Romande et devient vite pataud.
Quant à l'esprit contestataire que Kramer actualise tout au long de la soirée – moqueries visuelles sur Amazon et McDonald's, puis battle puérile entre Donald Trump et Ursula von der Leyen dans la scène finale (accompagnés d'un roitelet et d'un pharaon également dotés d'un micropénis) –, il a l'avantage de la lisibilité et le désavantage de la facilité.
Le voyage de Chloë a été pris en charge par le Grand Théâtre de Genève.


