Si le public ne peut pas s’installer dans l’espace de projection en arrivant à l’Ircam, c’est pour une bonne raison. Alors qu’une longue queue stationne au -1, six chanteuses et chanteurs du SWR Vokalensemble Stuttgart entourent la foule et entament les mélodies vocales lancinantes d’On the Edge. Celles-ci se superposent à une électronique musicale formée de grandes nappes sonores diffusées sur les enceintes que les artistes portent à leur ceinture.

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On the Edge au concert d'ouverture du festival ManiFeste
© Quentin Chevrier

Au bout de quelques instants, le public est amené à pénétrer dans l’espace de projection où le reste du chœur est véritablement spatialisé « sur les bords ». Les six solistes, eux, rejoignent sur scène le chef Yuval Weinberg qui s’affaire, face public, à l’équilibre de l’électronique et du chœur. De cet On the Edge de la compositrice Claudia Jane Scroccaro, affleure une dimension rituelle qui devient très vite intense. La texture chorale se renouvelle sans cesse, entre homorythmie et contrepoint, éclats solistes et blocs homogènes, moments de calme et de tourment allant et venant comme des vagues.

Parfaitement spatialisée, l’électronique diffusée ou traitée en temps réel apparaît totalement consubstantielle aux voix. Des fracas telluriques accompagnent les climax tandis que des bourdons synthétiques forment la toile de fond d'une pièce profondément immersive. Le texte anglais, emprunté à la poétesse Mina Loy, est rarement compréhensible mais il rappelle la démarche sociale à l'origine de la pièce Scroccaro : recueillir les témoignages de vie de femmes résidant dans des foyers de réinsertion sociale en Île-de-France.

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On the Edge au concert d'ouverture du festival ManiFeste
© Quentin Chevrier

À l’écoute de l’Omaggio a Luigi Nono de György Kurtág ce sont ensuite les textes en russe de deux autres poétesses, Rimma Dallos et Anna Akhmatova, qui résonnent. Le SWR Vokalensemble, cette fois-ci a cappella, continue son travail d’orfèvre. Contrairement au flux continu d’On the Edge, c’est ici la force expressive des silences, suite aux courts gestes vocaux requérant souplesse et contrôle, qui cristallise l’attention. Le chef Yuval Weinberg soutient avec finesse la dentelle du deuxième mouvement « Anna Akhmatova : Rupture [Fragment] » et la vitalité rythmique du canon « Mais comment pourrais-je savoir ».

Le sixième mouvement (« Et bien qu’ouverte pour moi… ») empreint de calme réserve une transition parfaite vers le faux immobilisme de Lux aeterna de György Ligeti, dans lequel Weinberg insuffle une atmosphère contemplative et recueillie.

Le SWR Vokalensemble Stuttgart et Yuval Weinberg à l'Ircam © Quentin Chevrier
Le SWR Vokalensemble Stuttgart et Yuval Weinberg à l'Ircam
© Quentin Chevrier

L’homogénéité de ce programme d’une heure tient à la rencontre de sensibilités communes pour la musique vocale : Iridescence pour chœur et électronique de la compositrice lituanienne Justé Janulyté s’inspire de la fascinante micropolyphonie du compositeur hongrois. Le texte « Star Hole » du poète Richard Brautigan chanté par le SWR Vokalensemble a été retravaillé sans consonnes de sorte à privilégier la douceur. Ce choix s’accompagne d’une matière homogène infinie, se régénérant sans cesse par l’échange de notes tenues entre les quatre tessitures du chœur. Soutenu par une électronique profondément intriquée aux voix, celui-ci réalise un crescendo-decrescendo d'un quart d'heure à couper le souffle ; il aurait pu durer une éternité tant l’écriture fabrique une tension englobante.

Avec un programme aussi cohérent, tout entier porté sur l’immersion, on aurait volontiers recommencé le cycle de ces quatre pièces pour prolonger la bulle temporelle de cette ouverture du festival ManiFeste.

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