Dans la salle intimiste de l’ECUJE, le récital d'Adèle Charvet et Anne Le Bozec a tenu sa promesse : plonger l’auditeur au cœur du lied, et lui faire vivre concrètement l’expérience de ce qu’en disait André Tubeuf, « il y a plus grand en musique, il y a plus sublime, mais il n’y a pas plus direct, il n’y a pas plus intime, c’est-à-dire il n’y a rien dont nous ayons davantage besoin ». Le programme, construit autour de Schubert et irrigué par Mendelssohn, Liszt, Brahms et Wolf, propose bien davantage qu’un catalogue : une véritable traversée, sensible et pensée, de l’histoire et de l’esthétique du lied.

D’emblée, l’architecture du programme séduit par sa pertinence. Schubert, fil rouge et point d’ancrage, permet de mesurer les continuités et les écarts entre les compositeurs, mais aussi les nuances entre le lied autrichien et le lied allemand. On perçoit comment, à partir de cette matrice schubertienne – où la nature, l’errance, la nostalgie et le désir inassouvi se répondent –, chacun a développé son propre langage : la pureté formelle de Mendelssohn, l’expérimentation pianistique de Liszt, la densité brahmsienne, puis l'intensité presque expressionniste de Hugo Wolf.
La présence d’Adèle Charvet s’impose avec évidence. Sa voix de mezzo, ample et veloutée, possède cette qualité particulièrement précieuse dans ce répertoire : une chaleur qui n’exclut jamais la précision du mot. Dans les premiers lieder schubertiens, « Rastlose Liebe » et « Romanze », elle installe immédiatement une tension intérieure, où l’élan et la retenue se répondent. Le phrasé, toujours porté par une respiration large, permet de faire vivre le texte sans jamais le surligner. La chanteuse sait suggérer plus qu’elle ne démontre, et c’est sans doute là que réside une grande part de son art : une capacité à faire affleurer l’émotion dans une demi-teinte, dans un infime infléchissement de timbre.
À ses côtés, Anne Le Bozec est une véritable co-narratrice du drame intime que recèle chaque lied. Son piano chante, respire, commente. Dans Mendelssohn, elle dessine avec élégance les lignes claires et les balancements strophiques, laissant la voix se déployer dans une atmosphère de confidence. Avec Liszt, le clavier prend une dimension plus orchestrale, plus expérimentale : le piano devient paysage, fleuve, montagne, écho lointain. On entend alors à quel point Liszt fait de l’instrument non plus un simple soutien, mais un véritable protagoniste.
Dans Brahms, « Unbewegte laue Luft », « Lerchengesang » et « An eine Äolsharfe » révèlent une densité particulière, presque charnelle. La ligne vocale, plus ample, s’inscrit dans une texture pianistique riche, où chaque accord semble chargé d’un poids émotionnel spécifique. Adèle Charvet y déploie une palette de couleurs remarquablement nuancée, passant de la contemplation à l’élan, du murmure à l’affirmation, toujours avec un sens aigu du mot.
Mais c’est sans doute dans Hugo Wolf que le récital atteint son point d’incandescence. Avec « Wanderers Nachtlied » puis « Kennst du das Land », l’écriture, d’une liberté structurelle saisissante, impose une fusion quasi totale entre musique et poésie. Ici, plus que jamais, la frontière entre dire et chanter s’estompe. Le dernier lied, « Kennst du das Land », constitue un véritable sommet émotionnel. Dans un silence suspendu, la voix d’Adèle Charvet, soutenue par un piano d’une infinie délicatesse, fait naître dans la salle une émotion presque palpable. Le temps semble s’être arrêté, comme si chaque auditeur était convié à un tête-à-tête avec sa propre nostalgie.
L’un des grands mérites de ce récital réside aussi dans les commentaires d’Anne Le Bozec, introduisant chaque groupe de lieder. Loin d’être de simples notices explicatives, ces prises de parole, à la fois claires et sensibles, offrent des clés d’écoute précieuses, notamment pour les néophytes présents dans la salle. Elles permettent de replacer chaque compositeur dans une histoire, de souligner les filiations, mais aussi de mettre en lumière ce qui fait l’irréductible singularité de chacun. Ce dialogue entre parole et musique renforce encore le sentiment d’entrer dans un laboratoire intime du lied.
Enfin, il faut saluer le choix de l’éclairage à la bougie, qui constitue une des singularités du programme « Classique à l’ECUJE ». Loin d’être un simple effet de mode ou un artifice décoratif, il participe pleinement à l’expérience. Cette lumière douce, vacillante, invite à l’introspection, à l’abandon, à l’immersion dans ces paysages intérieurs que le lied ne cesse de dessiner. Elle renforce le sentiment d’un voyage hors du temps, dans un espace où la parole chantée devient confidence.

