Musicalement, rien à dire : nous avons passé une sublime première d’Alceste à l’Opéra de Lyon, grâce à l’énergie folle qui, débordant de Stefano Montanari, s’est transmise aux musiciens. La distribution de cette tragédie-opéra de Gluck dans la deuxième version de Paris (donc en français), choie les premiers rôles, lumineux : Karine Deshayes et Julien Behr. Et si le collectif de La Fura dels Baus n’est jamais à court d’idées astucieuses, cette fois-ci la cohérence globale n’atteint pas le niveau suffisant pour conquérir totalement le public.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Pourtant, ça commence avec une belle trouvaille : transformer le seuil de l’œuvre, son Épître dédicatoire, en prologue cinématographique, ou plutôt en pub’ qui précède le film principal. La BMW dans laquelle le couple de héros quitte son charmant domaine méditerranéen (ne serait-ce pas de la publicité cachée, au fait ?) grimpe les collines et parcourt la campagne en routes serpentines. Et au moment où Admète allume la radio, l’orchestre entre, et on est vraiment dans le spot de la voiture de sport sur fond de musique classique : j’ai adoré cette transposition multimédiale ingénieuse. Bientôt cependant, elle tourne au message de sécurité routière, car une violente dispute conjugale fait dérailler la voiture, entrer dans le coma le roi de Thessalie et mettre sur les épaules de son épouse Alceste une lourde responsabilité dans l’accident.

Il en ressort comme fil conducteur que la reine fragilisée devient perméable à des discours dénués de toute rationalité : le grand-prêtre est un Raspoutine séducteur (Alexandre Duhamel, très charismatique et hiératique), dont le hocuspocus instille à Alceste l’idée de son sacrifice. Celui-ci assumé, la suite des événements – descente aux enfers, dispute entre Admète et Alceste pour savoir qui aura le droit de mourir pour l’autre et intervention du demi-dieu qui sauvera les deux – n’est in fine qu’une émanation du cerveau comateux d’Alceste… et on peut tout à fait comprendre son désir d’être sauvée par le séduisant Hercule (Thibault de Damas, baryton-basse vigoureuse).

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez
La rationalisation du livret passe donc par la psychologisation – jusque-là, c’est une interprétation intéressante. Ce qui pose en revanche souci, c’est la cohérence interne : dès lors qu’Admète est bel est bien guéri par le sacrifice déclaré d’Alceste – et aucun élément de la mise en scène ne vient contredire cette intention originale du livret –, la pensée miraculaire bute sur le réalisme rationnel, pragmatique, psychologique et médical avec lequel est traité le rôle de la reine. On met un instant à saisir la portée de la surprise finale (qu’on ne révélera pas ici), mais son effet déroutant n’est pas résorbé, faute de logique : on ne sait à quel saint se vouer en définitive, dans cette lecture.

On passe toutefois une soirée pas moins divertissante et musicalement alléchante. Karine Deshayes est une Alceste forte, une héritière opératique de Catherine Deneuve : sa qualité tient à son expérience scénique, à son endurance vocale (elle est sur scène quasi sans interruption) et à son timbre chaleureux et mature. Son registre de mezzo (véritablement le sien) est au début plus fondu que ses aigus, mais elle finit par justifier pleinement son emploi dans ce rôle de soprano, qui n’est pas facile ni par l’étendue de la tessiture, ni par les aspects dramatiques. Son rôle l’oblige en effet à être en tourment non-stop. Si elle est d’une expressivité folle et sublime dans les limbes, la direction scénique des chanteurs semble cependant vouloir la cantonner au début à l’image fixe de la névrosée : tenant alternativement sa main sur la poitrine, ou son épaule avec un bras, cette monotonie ne présente pas un intérêt fou.

Karine Deshayes (Alceste) © Jean-Louis Fernandez
Karine Deshayes (Alceste)
© Jean-Louis Fernandez
Le timbre doux et crémeux de Julien Behr (Admète) est admirable et la guérison que vit son noble personnage, évoluant dans les décors oscillants entre le monumentalisme des grands palais italiens et le réalisme aseptisé des soins intensifs, le fait quitter d’abord l’état végétatif, puis sa chaise roulante, et enfin jusqu’à sa canne, et on le voit marcher de façon de plus en plus assurée… le bon Matthew Crawley serait-il donc ressuscité ?

Dans le reste de la distribution se distinguent d’abord le joli soprano de Maki Nakanishi (Coryphée), dont la voix très délicate se noie cependant par moments. À l’opposé, le ténor Florian Cafiero (Évandre), dont on apprécie les aigus riches en harmoniques, plus que le registre médium, un peu plat ce soir, parce que trop projeté. Le rôle apparaissant vraiment sans défaut, c’est le chœur, en forme comme jamais : « Pleure, ô patrie, Ô Thessalie », soufflète-t-il, pathétique, à la mort d’Alceste, en dentelle vocale. C’est lui qui, associé à la lumière plus d’une fois sophistiquée et efficace de Marco Filibeck, confère à tant de beaux tableaux son lustre non seulement visuel, mais aussi musical, comme à cette extraordinaire scène d’occultisme, à effet explosif…