On aurait bien du mal à émettre quelque jugement négatif sur le dernier concert en date de l' Orchestre philharmonique de Strasbourg. Car exception faite des quelques parti-pris d'interprétation ayant pu froisser la sensibilité des oreilles les plus délicates de l'assistance, les acteurs de cette soirée ont tenu leur rôle avec générosité et conviction.

Xian Zhang © Chris Christodoulou
Xian Zhang
© Chris Christodoulou

À la direction il y avait Xian Zhang, la fougueuse chef chinoise dont la renommée internationnale s’enorgueillit d'apparitions à la tête de formations aussi prestigieuses que le London Symphony Orchestra ou l'Ochestre royal du Concertgebouw ; Alexander Gavrylyuk était de la partie également, tenant le piano dans un Deuxième Concerto de Rachmaninov emporté brillamment ; puis il y avait, comme de bien entendu, les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, heureux (visiblement) d'ouvrir le programme avec la Marche Slave en si bémol majeur op.31 de Tchaïkovski, et de le conclure avec la Symphonie en ré mineur de César Franck.

Rien de plus efficace, pour attaquer un concert de la plus vigoureuse manière, que la Marche Slave de Tchaïkovski, avec son hymne fédérateur, ses élans va-t'en-guerre, ses dernières notes victorieuses... Composée à l'aube de la guerre opposant la Russie à la Turquie ottomane, fin XIXème, la pièce dénote sans ambiguïté possible un patriotisme triomphant, gonflé par l'utilisation massive des cuivres et des basses menaçantes aux cordes. L'énergie que met Xian Zhang à diriger ses musiciens d'un soir a d'ailleurs quelque chose de militaire, dans la rectitude de certains gestes, qui sied particulièrement à ce répertoire. En découle une entrée en matière réussie, impressionnante de puissance sonore, et dont le lyrisme débordant nous fera imaginer une scène de bataille neigeuse, à la sauce hollywoodienne.

C'est ensuite à Marilyn Monroe que l'on pense, et à Sept ans de Réflexion, le film de Billy Wilder où la nymphette vient lascivement s'allonger sur le couvercle du piano lorsque Tom Ewell lui joue un passage du Deuxième Concerto de Rachmaninov. Qualifiée d'ailleurs par un Igor Stravinsky sarcastique de « grandiose musique de film », l’œuvre est une succession d'envolées sentimentales qui la rapprochent, malgré elle, du genre de la romance eau-de-rosée... Il faut bien le génie de Rachmaninov pour l'empêcher de s'y réduire : que de beauté dans ces mélodies interminables, venues du fin fond de la Sibérie, étirées jusqu'à donner la sensation physique de l'infini !

Alexander Gavrylyuk, dès les premiers accords joués marcato, imprime au concerto pourtant maintes fois revisité une vigueur nouvelle, assez stupéfiante. La tête basse, les coudes levés, les doigts infatigables, il nous apparaît très vite comme un monstre de maîtrise, du haut de ses trente-deux ans. Surmontant toutes les difficultés techniques de la partition sans l'ombre d'une fragilité, faisant sonner le piano comme personne – bien que légèrement couvert par l'orchestre dans le premier mouvement – Gavrylyuk semble fait pour ce concerto comme celui-ci semble fait pour lui. Un tel engagement physique et émotionnel, une telle attention portée sur chaque note, paraîtraient exagérés, voire comiques, si on y décelait aussi une once de vulgarité ; heureusement il n'est est rien, tant la sensibilité extravertie du jeune russe force l'adhésion.

La Symphonie en ré mineur de Franck, qui viendra clore le programme de la soirée, n'a en revanche pas la même évidence de composition que les œuvres précédentes, ni le même impact émotionnel. Plus longue, plus difficile d'écoute, avec ses modulations curieusement agencées, elle a du mal à maintenir l'attention. Malgré l'énergie que déploie Xian Zhang à la défendre, emportant avec elle les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg jusqu'à l'épuisement de son dernier mouvement, on reste donc sur notre faim, découragés par l’austérité d'une musique dont la subtilité nous aura en fin de compte échappé.