Si l’école de piano russe évoque les grands noms de Richter, Guilels, du grand pédagogue Henrich Neuhaus, plus récemment de Sokolov, Luganski, Berezovski, Matsuev, ou encore du jeune Trifonov, il reste des pianistes d’une envergure remarquable, russes jusqu’au bout des doigts, et populaires dans leur pays, mais méconnus en Europe. Alexander Ghindin est résolument de ceux-là. Il nous offre un récital au pianisme galopant, dominé par les figures de Liszt, Chopin et Scriabine, tous trois pianistes de renoms, maîtres dans l’art d’écrire pour l’instrument.

Alexander Ghindin © Julia Antonova
Alexander Ghindin
© Julia Antonova

Le concert débute par une transcription de Liszt : An die ferne Geliebte (A la bien-aimée lointaine), cycle de six lieder de Beethoven, écrit baryton et piano. Ce n’est pas tant l’œuvre elle-même que la gestuelle de Ghindin qui attire l’attention. Gestuelle très souple, délivrée de toute tension, qui donne la primauté au son en tant que matériau amorphe à modeler par des gestes travaillés puis assimilés. A l’instar d’un potier qui a d’emblée le geste idoine, le pianiste instaure un rapport au son direct et naturel, délivré de toute entrave d’ordre physique. Si écoles il y a, c’est peut-être ce qui caractérise l’école russe : le geste pour le son. Quant à l’œuvre, on peut s’étonner qu’elle figure en début de concert, car c’est une œuvre qui coule plus qu’elle ne captive. Une écriture en accords, qui donne à écouter le beau son de Ghindine, mais une écriture sans grand relief.

Après l’arrangement, la paraphrase, sur un thème du Miserere de l’opéra le Trouvère de Verdi. Sur un climat tragique, un thème frivole apparaît, partagé entre les deux mains, qui laisse place à un bourdonnement des graves – on pense à Saint-Paul marchant sur les flots, au-dessus duquel une mélodie se déclame. Grandes salves de chromatismes, accords brisés, sauts d’un extrême du clavier à l’autre… tout l’attirail de virtuosité y passe, avec son lot d’octaves redoutables, dans lesquels Ghindin est tout simplement époustouflant !

Liszt toujours, mais cette fois l’autre Liszt, le List assagit, devenu vieux et moine. Exemptes de virtuosité, La Lugubre gondole et Les Nuages gris sont des pièces expérimentales, aux tons sombres et indéfinis, en avance sur leur temps, tellement la tonalité y est floue et mouvante. Le motif en triton de la lugubre gondole instaure un climat d’inquiétude et d’attente. Un étrange brouillard bouche la vue, qui empêche de savoir vers où l’on se dirige, et les repères disparaissent. L’œuvre semble un grand point d’interrogation. Les Nuages gris partagent le même esprit que la lugubre gondole, avec une couleur encore plus sombre et inquiétante en raison de l’extrême économie de moyens. Le flou harmonique semble décrire le halo d’un état psychique. C’est donc une musique de l’intériorité, au contraire de la Bagatelle sans tonalité, pièce au-combien intrigante de Liszt, postérieure aux œuvres précédentes. Si les Nuages gris et la Lugubre gondole constituent un extrême de l’écriture lisztienne – expression pure, cette bagatelle sans tonalité en constitue l’autre versant, l’autre extrême. La virtuosité est ici le maître mot, mais une virtuosité pure, décollé de son socle expressif ; au contraire de la transcription du Trouvère, dans laquelle elle était justement vecteur d’expression. Une virtuosité pure faite de traits éclatés et déconstruits, de mignardises lisztiennes, qui s’affranchie de l’architecture musicale, pour aboutir à un mouvement pur. Aucune mélodie n’est vraiment discernable, pas plus qu’une tonalité. Ghindin, par son incroyable technique, saisi de manière remarquable la fugacité de l’œuvre, pour donner l’impression d’une improvisation. Le pianiste, on peut le regretter, enchaîne avec le Scherzo et Marche de Liszt, comme s’il fallait redonner au public ses repères.

En deuxième partie, Chopin et Scriabine. Chopin d’abord, avec sa Sonate n°2. Le pianiste montre là-aussi une grande maîtrise pianistique, mais on peut lui trouver de la lourdeur dans le début, la main gauche trop présente donnant de l’inertie à l’ensemble. Le thème du scherzo est joué avec une grande simplicité, tandis que la marche funèbre est résolument théâtrale, avec de gros contrastes de nuances. Le pianiste insuffle dans la partie centrale de la marche une émotion et une tendresse à couper le souffle, montre d’une sensibilité rare. Le Presto final, par son écriture, fait écho à la Bagatelle sans tonalité de Liszt.

Scriabine ensuite, avec le poème « Vers la flamme », une de ses dernières œuvres. Cette musique de l’obsession est une grande ascension en puissance sonore, en expressivité et en moyens. C’est l’élévation des forces créatrices jusqu’au climax où « la flamme pur de la transfiguration sacrée étreint l’univers » (Scriabine). Ghindin a atteint trop tôt ce climax, n’ayant plus de marge dans le dernier tiers de l’œuvre. Sous ses doigts, la Sonate n°5 acquiert une dimension furtive et suspendue.

Sous les acclamations du public, Ghindin nous offre en bis la Fantaisie-impromptue de Chopin, véloce et légère, ainsi que l’étude pathétique de Scriabine. On ne peut alors s’empêcher de penser à Horowitz, lui aussi grand interprète de Liszt, Chopin et Scriabine.