Clef de voûte de l'œuvre pour clavier du grand Jean-Sébastien Bach, les Variations Goldberg s’élevèrent religieusement sous les doigts longs et fins d’Alexandre Tharaud en cette soirée du lundi 23 novembre à la Philharmonie de Paris, à l’occasion de la sortie de son disque consacré à cette même œuvre.

Alexandre Tharaud © Marco Borggreve
Alexandre Tharaud
© Marco Borggreve
Constituant l’un des sommets de la forme « thème et variations », l’œuvre n’a cessé, de Beethoven à Boulez, de fasciner les musiciens par ses richesses rythmiques, harmoniques, contrapuntiques et expressives. Étrange paradoxe entre d’une part l’élaboration prodigieuse, le tour de force compositionnel que constitue cette œuvre, de l’autre la note de Bach lui-même : «Aria avec quelques variations pour clavecin à deux claviers,  à l’intention des amateurs, pour la récréation de leur esprit », prompte à tromper le néophyte dont l’oreille serait séduite et flattée par la fausse simplicité de l’Aria introductive, sarabande rêveuse et contemplative. Car c’est tout un univers qu’enfante ensuite cette Aria, un univers de trente variations où l’héritage et l’invention se confondent, remarquable dans son développement, sa construction, sa diversité de caractères, de styles et de formes. On y trouve des mouvements de sicilienne, de gavotte, de courante, de gigue, de sarabande, on y trouve des toccatas, une ouverture à la française, des duos, des trios, se voulant tour à tour d’un raffinement extrême, d’une véhémence grandiose, d’une poésie sublime ou d’un recueillement intense. Nous n’insisterons pas ici sur la structure hautement symbolique de l’œuvre, mais nous dirons simplement que l’organisation globale est un tour de force qui exige de la part des auditeurs une attention accrue, une écoute plurielle.

Il faut donc être courageux pour s’atteler à un tel chef-d’œuvre, aussi Alexandre Tharaud reconnaît-il  lui-même avoir mis beaucoup de temps avant de le jouer en concert et de l’enregistrer, d’autant plus qu’avec plus de 531 enregistrements existants, il est difficile d’y apporter un souffle nouveau. En entrant dans la salle, j’ai eu la surprise de voir que ma place était sur la scène même, parmi une trentaine de chaises disposées autour du piano. Fut-ce le fruit de l’émotion causée par le fait d’être moi-même sur scène et de me sentir ainsi dans une bulle privilégiée, dans un espace de paradoxale intimité à partir duquel en m’imaginant musicien je me sentais en partie responsable du son qui allait sortir du piano, ou bien fut-ce le fruit des quelques bougies posées discrètement en cercle derrière le piano, en hommage aux victimes des attentats, mais j’eus l’impression que le public lui-même était conscient de l’exigence d’écoute nécessaire à ce qu’il allait entendre, et venait moins pour une « récréation » que pour une « re-création », une renaissance après les affres et les ignominies des attentats qui ont bouleversé Paris.

Mais silence, voici Alexandre Tharaud qui rentre sur scène.

Les Variations Goldberg sont avant tout des variations de la basse, et ceci Alexandre Tharaud a eu le mérite de ne pas l’oublier. C’est même sous cet angle que se construit toute son interprétation. La basse de l’Aria introductive se présente selon le motif répandu de la gagliarda italiana (gaillarde italienne), et c’est autour de cette basse que s’organise chacune des variations. Par la suite, cette basse sera transformée, éclatée, dispersée, fragmentée, dilatée, et l’interprétation d’Alexandre Tharaud donne à entendre ces mutations successives. Dès l’Aria introductive, prise à un tempo assez lent qui aurait pu être excessif s’il n’était emprunt d’un sincère et nécessaire recueillement, l’intelligence dans les nuances et le poids à attribuer à chaque voix transparaît, ceci étant certainement le fruit d’un grand travail sur le texte. Puis tout au long des variations les différentes voix s’interpénètrent dans un espace sonore intime et large à la fois, avec une vivacité jubilatoire pour certaines, avec une rêverie nonchalante pour d’autres. De sublimes nuances se font entendre, certaines – comme dans la variation 19 – d’une ténuité extrême, évoluant tout juste sur un point faille par-delà lequel s’étend l’empire du silence. De telles nuances se font l’écho de notre propre vulnérabilité, mais l’intelligence avec laquelle le musicien pondère chaque voix est comme un espoir apporté au sein de cette vulnérabilité.

Cependant c’est bien sur un piano que joue le pianiste, et non sur un clavecin. Il a certainement raison d’utiliser tout le spectre de nuances et de dynamiques qu’offre le piano moderne, et cela n’aurait d’ailleurs aucun sens de vouloir que le piano sonne comme un clavecin. Néanmoins l’un des reproches que l’on pourrait lui faire est qu’il a parfois tendance, dans les variations plus virtuoses et plus brillantes, à faire preuve d’une véhémence excessive, à utiliser légèrement trop d’effets tels la pédale de résonance, et ainsi certains traits musicaux en deviennent trop brusques ou brouillés, au détriment de la clarté et de l’intelligibilité qui sont pourtant remarquables dans les mouvements plus lents. Le compositeur Max Reger n’a-t-il pas déclaré « une composition est bonne lorsqu’on peut la jouer sans aucune couleur : avant de peindre, il faut savoir dessiner ». Alexandre Tharaud a peut-être cherché à forcer les couleurs lorsque la technique pianistique se souvenait trop de l’héritage romantique.

Au terme de ces trente variations, Bach a le génie de nous refaire entendre l’Aria initiale. Lorsque qu’Alexandre Tharaud, avec humilité, a déposé dans ce magnifique espace sonore les premières notes de cet Aria final, l’impression de re-création, de renaissance, m’a submergé. Rien n’est achevé, tout est à reconstruire. Chaque variation est comme un portrait, une facette de l’être humain, et cette Aria qui vient clore cette œuvre comme elle a commencé reflète cette idée de renaissance. Le phœnix renaît de ses cendres, et après l’horreur des attentats, cette idée selon laquelle il y a une renaissance après le feu, les cris et les pleurs n’est-elle pas un beau message d’espoir ?