Argerich. Maisky. Jansen. Beethoven. Chostakovitch. Mendelssohn. Une affiche comme celle-ci, cela n’a pas de prix, c’est une offrande que font les programmateurs au public. C’est aussi la promesse de voir le génie en acte, l’autorité musicale en robe d’insouciance.

Mischa Maisky, Janine Jansen et Martha Argerich © Julien Hanck
Mischa Maisky, Janine Jansen et Martha Argerich
© Julien Hanck

On n’a pas su réprimer un frisson d’excitation à les voir sortir des coulisses de la Grande Salle de la Philharmonie, la pianiste et le violoncelliste, à se dire « Ce sont eux ! », à les voir s’avancer modestement sur ce plateau immense, prendre leurs marques, et plaquer le premier accord de Beethoven dans la plus belle attaque commune qu’on puisse imaginer. Une attaque qui, à elle seule, annonce déjà les très grands interprètes. Et puis, à réentendre cette Sonate en sol mineur qu’ils jouent ensemble depuis bien 30 ans, l’on a peu à peu compris que ce qu’il y avait là de plus inestimable était contenu dans le caractère unique et non reproductible de ce qui se passe chaque soir. Aucune intention n’est préméditée, chaque note est d’aujourd’hui et seulement d'aujourd'hui. Le déroulé assez lâche des événements autorise chaque jour des collisions nouvelles, des points de rencontre miraculeux.

« Le talent se sert de tout ce qu’il se rappelle, le génie de tout ce qu’il a su oublier » disait le poète Pierre Reverdy. Serait-ce là une des clés de l’art de Martha Argerich, et dans une certaine mesure, de celui de Mischa Maisky ? Car ce qui nous touche tellement chez elle, c’est cette impression que la beauté qui sort de ses phalanges serait accidentelle, que sa préoccupation essentielle pendant qu’elle joue est ailleurs… L’air de rien, Martha Argerich laisse courir ses doigts, parfois plus vite qu’elle-même ne semble l’ordonner. Au piano, il lui suffit de laisser faire, avec l’assurance que les traits passeront, que cela sonnera. Parfois, elle se ressaisit, écrase une note finale avec l’index, brusque un rythme, fait ricocher quelques accents d’une main à l’autre, serrant puis desserrant l’étau, passant d’une seconde à l’autre de l’affirmation au plus pudique repli.

Mischa Maisky et Martha Argerich © Julien Hanck
Mischa Maisky et Martha Argerich
© Julien Hanck

Spécialité de la maison, le Trio n°2 de Chostakovitch est associé dans la plupart des esprits à la légendaire équipe Argerich-Kremer-Maisky. Alors que le violon plutôt impartial et rectiligne de Kremer nous a habitué à un trait brut, à des couleurs blafardes, l’expressionnisme échevelé de Janine Jansen renouvelle entièrement notre perception de l’œuvre. Un vent de folie souffle sur ce violon à la conduite gaillarde, aux accents indignés, dont la continuité de la ligne est tributaire de multiples portamento. Tout sourire, mais tendue comme un ressort, Jansen se démarque de ses partenaires par sa rapacité musicale. Par moment, on croirait reconnaître dans son jeu quelques traits typiquement mutteriens, dont cette manière d'obliquer violemment sur les appogiatures (juste avant les octaves du piano, dans le Molto allegro de Mendelssohn). Alors que le geste est ample chez Maisky et Argerich, Jansen serre son texte de très près, vrillant son vibrato jusqu’à l’extraversion (premier mouvement de Schumann). Son écoute éminemment empathique lui permet néanmoins de talonner au plus près le violoncelle de Maisky là où c’est nécessaire (dans le Largo du Trio de Chostakovitch), les deux musiciens se retrouvant dans cette manière de moduler l'éclairage au sein de la note, en variant l’angle et la pression de l'archet sur la corde.

Artiste moins consensuel que Martha Argerich (surtout en France, où il suscite une certaine méfiance), Mischa Maisky cultive son mystère à grands renforts de chemises en soie, sa chevelure désormais immaculée aidant. Pourtant, il n’y a que lui qui sait sortir d’un violoncelle ces sons flûtés, comme provenant de la touche de son instrument, mais dont l’ahurissante capacité projective nous prouve du contraire. Maisky accompagne ses attaques d’un tapement du pied. Sa sonorité, au demeurant étrange et fuligineuse, est sublimée par le panache, irrésistible !

Mischa Maisky, Martha Argerich et Janine Jansen © Julien Hanck
Mischa Maisky, Martha Argerich et Janine Jansen
© Julien Hanck

Dans le très populaire Trio en ré mineur de Mendelssohn, les musiciens se permettent un certain nombre de taquineries, arpégeant au petit bonheur la chance, gonflant certains rythmes, y mettant des à-coups, des accents inconnus au bataillon. Leur reprochera-t-on ? Difficile car c’est là un trésor d’inspiration pour tout musicien qui les entend. Se contenter d’être soi-même, sans stratagème, sans prémédition, tel est la règle que nous enseigne tous les jours Martha Argerich, jusque dans ses étranges quoique bienvenues initiatives : tirer ses partenaires derrière elle pour faire un dernier grand tour d'arène ; prendre le temps de saluer chaque membre du public comme un lointain parent d'une grande famille.

Gratitude immense aux artistes pour nous avoir offert tous ces inoubliables moments de camaraderie musicale.