Dans ce programme exigeant, Berezovsky, que l'on a connu plus fringant, n'offre qu'une prestation honorable du premier concerto en fa dièse mineur. Soulignons cependant la qualité des accompagnements et l’équilibre des pupitres. Ashkenazy, à travers la Symphonie n°2 de Rachmaninov, mène un travail de fond avec une phalange qui fut un temps l'une des plus belles du monde, le Philharmonia Orchestra.

Vladimir Ashkenazy © Keith Saunders
Vladimir Ashkenazy
© Keith Saunders
Initialement composée pour piano et voix, Vocalise possède le charme inimitable d’une romance populaire. Déchargée de toute surenchère, l’œuvre frappe également par sa durée : quelques minutes à peine, mais qui seront néanmoins suffisantes pour qu’opère l’illusion. Ashkenazy abolit le sentiment de la pulsation, glosant un rythme naturel d’inspiration/expiration, dans une couleur extrêmement claire (notamment dans le chant des violons) et un volume remarquablement compact.   

L’enchaînement avec le Premier Concerto (op. 1) se fait sans effort. Bientôt retentissent les cors, suivis d’une formidable dégringolade d’accords, rappelant les premières mesures du concerto de Grieg. Ce Vivace liminaire est sans merci ; cueillant le pianiste à froid, au sortir de sa loge, il l’oblige à fournir souplesse et énergie maximales dès les premières secondes de musique. L’énoncé du premier thème aux cordes montre une facette radicalement différente du Philharmonia : la plasticité, le soyeux des attaques, la facilité de retrait du son. Question rythmique, il y a parfois de la bousculade. Berezovsky prend beaucoup de libertés, s’entête dans des tempi très rapides. Les désynchronisations sont légion et il faudra toute la vaillance du premier violon pour raccorder les wagons à la locomotive. Une neutralité absolue dans les pluies lumineuses de l’Andante, confère à l’interprétation un côté futuriste, désincarné. Redoutable Finale, à l’image de la cadence du premier mouvement, mais fait d’armes technique pour Berezovsky. C’est pianistiquement véloce, malheureusement guère convaincant du point de vue interprétatif. Comme dans le Vivace, il aurait fallu rendre davantage la cantilène et le sentiment, peut-être proposer des phrasés un tantinet plus sensuels. Les doigts courent contre la montre (urgence pourtant auto-imposée), tandis que le corps affiche un relâchement souverain. Mais ce refus jaloux du sentiment confine octaves et traits à la sphère du fonctionnel, sans les sublimer. Revers d’une maîtrise superlative : avec la difficulté disparaît ce risque grisant qui tient le pianiste (et l’auditeur) en éveil. Le jeu relativement monochrome qui en résulte est à deux doigts de paraître superficiel. Ashkenazy, en dépit d’une battue un brin robotique, trouve la juste énergie, donnant au soutien orchestral une véritable continuité organique.

Après l’entracte, la Deuxième Symphonie en mi mineur op. 27, la plus vaste du compositeur. Comme souvent chez Rachmaninov, La lyre d’Orphée ouvre les portes de Hadès : retenu jusqu’à en devenir menaçant, le Largo de ce soir dégage de rouges fumerolles. Ashkenazy semble esclave d’une musique à ce point monumentale qu’elle le plie à sa volonté tel une marionnette ; le maestro pivote sur son estrade comme s’il était chaussé de patins. Lors de la réexposition, quelques appels en rythmes pointés montrent un pupitre de cuivres particulièrement convaincant : sonorité quasi électrique, attaques parfaites, sans latence. Les tenues sont doublées d’un grasseyement rauque qu’édulcore la fluidité du quintette. Le Scherzo fait montre d’une formidable maîtrise technique. Emaillé de fantastiques accelerandos (bridge menant aux réexpositions successives) et points d’orgue (deuxième thème au violon), la partition appelle des cordes de haut niveau. Pourtant, et même dans la très exigeante partie fuguée, la polyphonie ressort merveilleusement, témoignant d’une justesse exceptionnelle. L’Adagio sera porté par des bois alliant pureté de son et droiture : nul artifice mais une direction toujours très claire donnée à la phrase. Si l’Allegro Vivace est aussi bien exécutée que ce qui précède, la construction globale pâtit d’une forme de saturation uniformisante dans les forte, qui fait perdre de vue les antécédents. Qu’à cela ne tienne, on retrouve dans cette lecture de la deuxième symphonie toute la soif d’absolu qui faisait défaut au concerto précédent, merci maestro !

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