Des façades d’immeubles à la peinture défraîchie, du linge suspendu aux balcons, un panneau publicitaire, une poubelle, une voiture garée, un bar à tapas et un tintement de vaisselle… Rien n’y manque, vous voilà au beau milieu d’une rue méditerranéenne !

© Bernard Coutant/Opéra de Paris
© Bernard Coutant/Opéra de Paris
Arrive d’abord une bande de musiciens pétulants donnant l’aubade sous le balcon d’une belle, puis ce roublard de Figaro, barbier di qualità, qui sait se rendre indispensable auprès de chacun. C’est alors que l’immeuble pivote sur lui-même et que Figaro vous fait visiter la demeure du médecin Bartolo et de sa pupille Rosina. Vous attendez impatiemment de découvrir le salon de musique que vous imaginiez tout à l’heure derrière la fenêtre ? Votre curiosité sera amplement satisfaite. Voici le salon, certes, mais aussi la cuisine, la salle de bain, la chambre de Rosina au rez-de-chaussée et celle de la femme de chambre Berta au second, ainsi que la cage d’escalier où tous ces personnages délurés n’ont de cesse de se croiser.

Tel est le décor unique, mobile, conçu par Paolo Fantin en connivence avec le metteur en scène Damiano Michieletto pour le Barbier de Séville de Rossini. Le décorateur attitré de Michieletto parvient à mettre à profit les possibilités techniques et le grand espace scénique offerts par l’Opéra Bastille. Du même coup, le jeu d’acteurs trouve un nouveau souffle. Les différents protagonistes passent sans arrêt d’une pièce à l’autre, de l’intérieur à l’extérieur, et le spectateur désireux peut désormais savoir ce que fait Rosina lorsque Bartolo et le maître de musique Basilio conspirent. Aussi, n’est-il pas plus vraisemblable que Bartolo peine à entendre les confidences entre sa pupille et le séduisant Almaviva s’il se fait raser la barbe… dans la pièce voisine ? De même que l’oreille s’efforce de saisir chaque note de la riche polyphonie rossinienne, l’œil est stimulé par cette surabondance d’informations simultanées. Le contrepoint se fait à la fois visuel et sonore et c’est ainsi que la mezzo-soprano Karine Deshayes n’hésite pas à évoquer sur France Info une « mise en scène orchestrée comme une partition ».

Karine Deshayes est la prima donna de cette distribution. Sa Rosina est une adolescente révoltée contre son tuteur. Couteau de cuisine en main, elle a l’air décidé, son émission vocale est franche et ses vocalises précises. Elle tente d’échapper à l’autorité d’un Carlo Lepore incarnant un Bartolo complexe, plus humain qu’il n’y paraît, à la voix souple et chaleureuse. Bartolo espère avoir pour complice le Basilio d’Orlin Anastassov qui, avec son timbre sombre, ses accents incisifs, sa présence scénique, donne toute sa dimension à l’air de la Calomnie. Mais Basilio est vénal, comme l’est aussi le barbier Figaro. Ce dernier a la voix agile, longue et puissante de Dalibor Jenis et vend ces dons au riche comte Almaviva, incarné par un René Barbera qui impressionne par son aisance tant vocale que théâtrale. Saluons enfin la Berta de Cornelia Oncioiu, le Fiorello de Tiago Matos et l’officier de Lucio Prete qui venaient compléter cette distribution irréprochable.

© Bernard Coutant/Opéra de Paris
© Bernard Coutant/Opéra de Paris
Tous véritablement acteurs au sein de cette mise en scène, choristes et solistes pouvaient compter sur la direction d’orchestre éminemment théâtrale de Carlo Montanaro. Le ton était donné dès les premières mesures d’une ouverture au caractère follement enjoué, avec son tempo particulièrement vif, ses textures légères et ses crescendos conduits de main de maître. De quoi mettre en branle tout le plateau dès l’ouverture du rideau !

Ayant préalablement fait ses preuves à Genève et à Saint-Étienne, cette mise en scène de Damiano Michieletto prend avec succès la relève de celle de Coline Serreau à laquelle l’Opéra de Paris nous avait habitués depuis 2002. Cette nouvelle production du célèbre melodramma buffo de Rossini, mêlant toutes sortes de situations triviales et un peu folles à la noblesse du chant, n’a pas fini de nous charmer, de nous divertir et de nous réserver ses surprises.