Le Wigmore Hall est connu pour être une salle de concert propice à la musique de chambre. Samedi 9 mai, les cordes étaient à l’honneur avec la venue du Belcea Quartet, dans un programme constitué d’un trio (Beethoven), d’un quatuor (Brahms) et d’un sextuor (Schoenberg). Une véritable montée en puissance à mesure de l'accroissement du nombre de musiciens et de la progression chronologique des œuvres. Malgré quelques imperfections, la soirée a mis en valeur trois belles pièces du répertoire en soulignant l’évolution du rapport entre les instruments, dans l’histoire de la musique, mais aussi dans le temps présent du concert, à l’occasion d’un moment partagé entre artistes et avec le public.

Belcea Quartet © Ronald Knapp
Belcea Quartet
© Ronald Knapp

Ce sont trois musiciens seulement qui montent sur scène pour jouer les premières notes du programme. Le Trio à cordes en do mineur no. 3 Op.9 (1798) de Beethoven est interprété par les trois hommes du Belcea Quartet, Axel Schacher (violon), Krzysztof Chorzelski (alto) et Antoine Lederlin (violoncelle). Il s’agit d’une œuvre en apparence relativement simple, sans élément de surprise majeur, qui s’avère pourtant très difficile à bien restituer justement en raison de son relatif dépouillement, qui nécessite une rigueur sans failles tout au long du morceau. Le premier mouvement est satisfaisant mais imparfait : si les musiciens prennent soin de créer de beaux contrastes dans les nuances, leur jeu manque légèrement de précision générale, que ce soit au niveau de la justesse, de l’articulation ou de la coordination entre les membres du trio. Rien de catastrophique, mais le deuxième mouvement est lui aussi quelque peu décevant, avec un très net manque de phrasé. Les musiciens ont donné l’Allegro sans le con spirito et l’Adagio sans le con espressione. Heureusement, le Scherzo se montre plus convaincant grâce à une bonne maîtrise des accents, et le Finale s’inscrit dans cette même dynamique plus construite, plus fluide, et plus assurée.

Le premier violon du Belcea Quartet, Corina Belcea, rejoint ses camarades sur scène pour l’œuvre suivante. Et cela change tout ! Dans le Quatuor à cordes en si bémol majeur Op.67 (1875) de Brahms, c’est manifestement elle qui mène l’ensemble qui porte son nom. Elle donne les impulsions, met en place les tempi, engendre une cohésion réelle entre les quatre artistes à l’aide de sa musicalité pleine de finesse. Par contraste avec le fragile équilibre qui était celui du trio de Beethoven, les sonorités modelées au sein du quatuor semblent d’autant plus riches, nourries par l’une ou l’autre partie, ciselées par le jeu de réponses, d’échos, de rebonds. Après un Vivace à 6/8 plein d’entrain, caractérisé par son thème de chasse évoquant le Quatuor K. 458 de Mozart, l’Andante s’élève avec beaucoup de grâce, superbement sculpté par le mélange harmonieux des hauteurs. Dans les deux derniers mouvements, le Belcea Quartet poursuit son exploration du propos dansant de Brahms sans accrocs, même si on aurait souhaité un alto un peu plus chantant lors de son solo du troisième mouvement.

La dernière œuvre au programme est le sextuor La Nuit transfigurée (Verklärte Nacht), Op.4 (1899) de Schoenberg, qui nécessite la présence de deux musiciens supplémentaires, Nicolas Bône (alto) et Antonio Meneses (violoncelle). Cette pièce précède la période dodécaphonique de Schoenberg, et s’inscrit dans le courant du romantisme tardif ; elle n’est d’ailleurs pas sans rappeler le style brahmsien, et se nourrit également de l’influence wagnérienne. Conçue en un seul mouvement d’une demi-heure, elle est fondée sur un poème de Richard Dehmel, Weib und Welt (La Femme et le Monde), et témoigne de l’amour de Schoenberg pour Mathilde, la sœur de Zemlinsky, qui deviendra son épouse. Le sextuor exprime la scène nocturne décrite par le poème : une femme annonce à l’homme qu’elle aime qu’elle est enceinte d’un autre. Après son aveu, son compagnon lui déclare qu’ils feront de cet enfant le leur par la force de leur amour. La nuit est ainsi transfigurée par l’ardeur et la véracité de leurs sentiments.

Schoenberg débute sa pièce en mineur, symbole de la froideur et de l’hostilité du commencement de cette nuit, et l’achève en majeur, signe de la victoire du beau sur l’erreur et le péché. Le groupe de six musiciens (deux violons, deux altos et deux violoncelles) parvient à relater la transfiguration avec beaucoup de subtilité, en construisant le récit au travers de ses différentes phases, avec une écoute très prononcée entre chacun des membres du sextuor. On perçoit bien quelques hésitations çà et là, notamment dans le rapport avec les deux nouveaux membres de l’ensemble, mais Corina Belcea assure son rôle de leader avec une assurance toujours aussi prononcée et sans jamais écraser les autres ou même se mettre en avant. Elle sait comment insuffler les idées sans qu’on sente où se situe leur origine − et cela est vraiment agréable, surtout pour une œuvre où les moments s’enchaînent les uns aux autres, où les thématiques musicales s’auto-génèrent et donnent naissance à un flux d’harmonies à l’expressivité sans cesse renouvelée. Le sens du drame y était ; une once de lyrisme supplémentaire aurait certainement magnifié cette interprétation certes touchante, mais pas bouleversante. Dommage… La transfiguration était pourtant toute proche.

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