Le Grand-Théâtre de Bordeaux est plein en ce lundi de septembre pour découvrir l’opéra de Puccini révisité façon « sixties » par Laurent Laffargue. Nous sommes dès l’ouverture plongés dans l’atmosphère froide et chaleureuse d’une mansarde d’artistes. Le poêle central ne produit pas assez de chaleur car ses propriétaires n’ont plus rien à y brûler, mis à part un manuscrit de celui qui est écrivain. La neige qui tombe par la fenêtre et recouvre les manteaux de ceux qui viennent du dehors, se mêle à l’insouciance et à  la joie de vivre des quatre artistes en quête de gloire. Peintre, poète, écrivain et musicien partagent ce lieu de vie dans une douce exubérance.

© Guillaume Bonnaud
© Guillaume Bonnaud
Laurent Laffargue revisite l’œuvre de Puccini de façon résolument moderne. En ce soir de réveillon, nos artistes quittent leur mansarde pour aller dîner chez Momus, un restaurant très fréquenté où vont se mêler tous les personnages. Mimi, que vient de rencontrer l’écrivain Rodolfo, la belle Musetta et son riche protecteur, la foule enfin, que vient perturber une liesse d’enfants chantant en chœur. Les costumes d’Hervé Poeydomenge sont remarquablement réalisés ainsi que le décor, en particulier le comptoir du restaurant, évoquant ainsi l’ambiance d’une époque. Les chants, les cris et les rires s’associent chez Momus tout comme les amours de deux couples nouvellement formés. La voix de Nathalie Manfrino – qui incarne Mimi – est emplie de détermination et de douceur, tandis que la frivole et exubérante Musetta, interprétée par Georgia Jarman, fait porter sa voix puissante et aux accents imprévisibles à mesure qu’elle gesticule de part et d’autre de la scène.

Étant considéré comme l'un des représentants du mouvement vériste, qui consiste à représenter la réalité poussée à son maximum d'intensité, Giacomo Puccini confère néanmoins à La Bohème un profond romantisme. Ce dernier exacerbe les passions des personnages et insuffle de vives émotions aux spectateurs. Les innovations harmoniques sont nombreuses dans l’écriture vocale. Si l’on doit caractériser la musique de Puccini dans La bohème, interprétée ici par l’Orchestre National de Bordeaux, ce serait par la présence permanente de joie et d’espoir malgré une mélancolie profonde et des accents tragiques parfois – jusqu’au destin funeste de Mimi. Un romantisme absolu, en somme. L’incroyable force de caractère et la joie de vivre des quatre artistes qui vivent au jour le jour est traduite aussi bien par la musique que par l’habileté technique inouïe des chanteurs. Les émotions se succèdent constamment, la joie folle de la scène du restaurant laissant place à une ambiance mystérieuse et empreinte de tristesse devant l’entrée enneigée d’un cabaret.

Sébastien Guèze, Nathalie Manfrino © Guillaume Bonnaud
Sébastien Guèze, Nathalie Manfrino
© Guillaume Bonnaud
L’histoire d’amour impossible entre Mimi et Rodolfo porte l’intégralité de l’opéra, mais la légèreté du couple Musetta-Marcello est toujours présente pour contrebalancer cet aspect tragique. Le jeu théâtral des acteurs et chanteurs est du reste d’une très grande qualité. Ainsi, à la fin de la scène du cabaret, Mimi et Rodolfo chantent à l’unisson leur amour déchiré par la maladie, la jalousie, et voué à ne pas durer, tandis que Musetta et Marcello rient et se chamaillent pour de futiles histoires.

Créée en 2006 sur la scène du Grand-Théâtre, la mise en scène de Laurent Laffargue insuffle à La Bohème une intensité extraordinaire. Avec Paul Daniel, directeur musical de cet opéra pour la première fois à Bordeaux, il réalise une prouesse artistique – on ne peut que multiplier les éloges de cette représentation. La bohème demeurera-t-elle une œuvre éternelle à force d’être revisitée ? La modernité « sixties » en tous les cas lui sied parfaitement.

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