En ce samedi 4 juin la Salle Gaveau a l’honneur et la chance d’accueillir le pianiste israélien Boris Giltburg, pour un récital organisé par l’association des « Amis de Marie-Laure » en coproduction avec la Salle Gaveau. 1er Prix du Concours International Reine Elisabeth de Bruxelles en 2013, Boris Giltburg mérite d’être plus connu en France tant il donne vie à la musique, tant son jeu est habité par une étincelle fertile dont la lumière jamais ne se ternit.

Boris Giltburg © Jean-Marc Gourdon
Boris Giltburg
© Jean-Marc Gourdon

Boris Giltburg est l’un de ces artistes prophètes qui se donnent corps et âme pour leur art, pleinement et sincèrement. Il aime s’immerger dans les œuvres qu’il joue, se les approprier sans réserve, les interroger, extraire dans chacune d’elles sa substance sensible narrative ou symbolique, son ferment poétique. Chaque son est habité, chaque silence suggestif, la moindre inflexion dynamique se veut rayon allusif. Rien n’est stérile ni gratuit, rien ne semble automatique. Tout au contraire se place au service d’un imaginaire prodigue et fécond. Le phénomène sonore est avant tout médium poétique, potentialité évocatrice. Au regard de ce soucis constant, le pianiste se singularise par une rare exigence de couleurs, une attention accrue envers les phrasés, les dynamiques, l’équilibre des registres. Il n’hésite jamais à explorer tout le spectre de nuances lorsque cela est nécessaire.

C’est sur les touches du piano révolutionnaire Opus 102 de Stephen Paulello que le pianiste s’exprimera ce soir. Le son de ce piano est d’une richesse incomparable sans être lourd. Les harmoniques scintillent, grésillent, dessinant une topographie, un relief tout autre que la lissité habituelle. La projection et la longueur de son sont elles aussi stupéfiantes, une note tenue semblant ensuite se frayer un chemin autonome dans la résonnance offerte par les bois du piano. Giltburg nous concocte ce soir un programme à l’audace du piano, construit autour de Bach/Busoni, Chopin, Chostakovitch, puis Rachmaninov et Prokofiev en deuxième partie.

L’entrée en matière se fait par la transcription par Busoni de la Chaconne de la Partita n°2 pour violon seul de Bach. La Chaconne étant à l’origine une danse funéraire espagnole, celle de Bach est une célébration de la vie et de la mort dans leur indissociabilité, une acceptation et un dépassement tout à la fois. Nuances franches et larges, sans compromis, l’interprétation tout en gravité magnifie la vastitude du propos. Au risque d’induire une lourdeur à certains moments, la richesse des timbres apporte une réelle dimension organistique à l’œuvre.

Le concert se poursuit par la Ballade n°2 de Chopin. Dédiée à Schumann, elle partage avec la musique de celui-ci les nombreux contrastes, alternant rêveries caressantes et envolées sauvages passionnelles, errances méditatives et éclairs ténébreux. Giltburg est sensible à la grande polyphonie de cette œuvre, attentif à la conduite de la ligne mélodique dans les passages lents, comme dans le Sotto voce chanté avec art. Lors des effusions plus orageuses cependant le texte souffre de quelques imprécisions, d’une certaine confusion, et une précipitation excessive se fait parfois sentir, congédiant les fins de phrases d’un coup de balai hâtif et elliptique.

Le Quatuor à cordes n°8 en ut mineur fut composé par Chostakovitch en sa propre mémoire. Le thème principal est constitué de ses initiales D. Es. C. H., et il y a dans ce quatuor de nombreuses citations d’œuvres antérieures du compositeur, comme les Symphonies 1 et 8, le Trio avec piano n°2, ou le 1er Concerto pour violoncelle. C’est sa propre transcription pour piano que nous propose Boris Giltburg ce soir, et quelle transcription magnifique ! Saisissante par son mordant, son caractère acerbe, magistralement fidèle à l’esprit de l’œuvre, à l’âpreté des archets, aux stridulations des cordes. De la lamentation fuguée du motif-signature à l’élégie intemporelle dans le Largo initial, de la scansion tyrannique hérissée violemment à l’acidité de la valse sardonique dans l’Allegro Molto, pour finir noyé dans le silence désespéré et sans retour du Largo final, cette interprétation prend aux tripes.

La seconde partie du concert, entièrement russe, commence par les Etudes-Tableaux op. 33 de Rachmaninov. Giltburg s’y fait à la fois architecte des sons et enlumineur, coloriste et metteur en scène. D’une inventivité sans faille, il insuffle une vie foisonnante à ces pièces. Caractère martial et rythmes chaloupés menés avec brio par les staccatos d’une main gauche franche et ardente dans le premier Allegro non troppo, lumière subtile et onirique dans l’égrainement de sons de la deuxième pièce Allegro, inspirations graves et larges avant de suivre l’apaisement éthéré de la mélodie de la troisième pièce Grave/Meno mosso, fuyante alacrité dans les courses effrénées de chromatismes et d’octaves du Non allegro/Presto, violents contrastes harmoniques et rythmiques, grondements houleux et tension orageuse dans le Grave final.

Pour terminer son programme Boris Giltburg nous offre une interprétation tout à fait remarquable de la Sonate n°8 op.84 de Prokofiev, l’une des trois sonates de guerre composée à Moscou en 1944. Le pianiste sait tirer profit de la longueur du son du piano et écoute toute la richesse des résonances en étirant le temps dans la mélancolie errante et mystique de l’Andante dolce. Le Vivace final se fait tout d’abord ahuri et obsédé, puis excentrique dans un mouvement impromptu de valse qui se dénature ensuite en fondant dans une léthargie égarée, avant de basculer dans un dernier délire compulsif.

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