En mars et avril 2015, à l’occasion du 90ème anniversaire du compositeur, le Barbican a célébré l’une des plus grandes figures musicales du 20ème siècle : Pierre Boulez. Outre quelques films et conférences, la série "Boulez at 90" a donné lieu à trois concerts, par le BBC Symphony Orchestra, le London Symphony Orchestra et enfin par l’Ensemble intercontemporain, mardi 28 avril, sous la direction de son directeur musical Matthias Pintscher. Cette performance, qui marquait la fin des événements organisés par le Barbican en hommage au maître, constitue sans nul doute l’apothéose d’un cycle remarquable en tous points. Le fonds Diaphonique qui soutenait ce cycle, a pour but unique de promouvoir la musique contemporaine, de la faire vivre et d’en montrer toutes les richesses au plus large public possible. Une volonté déterminante et salvatrice, qui rend possible l’existence de soirées exceptionnelles comme celle du 28 avril.

Pierre Boulez © Harald Hoffmann / DG
Pierre Boulez
© Harald Hoffmann / DG

C’est avec l’une des plus célèbres pièces pour flûte solo que débute le concert : Sophie Cherrier interprète Syrinx de Debussy (1913), musique envoûtante dont elle explore les courbes avec une souplesse hypnotisante. L’œuvre est utilisée comme une ouverture avant le mini-concerto pour flûte de Boulez, Mémoriale (...explosante-fixe… Originel), composé en 1985. L'enchaînement fonctionne très bien, avec une insertion naturelle des deux cors et six cordes autour de l’instrument soliste. Il s’agit d’une pièce au dynamisme calme mais fluide, où les idées se succèdent et guident sans heurt l’auditeur au travers de leur cheminement surréaliste, à partir d’un simple schéma de sept notes ensuite développé et soumis à des transformations découlant les unes des autres. Sublime illustration de l’expression d’André Breton à l’origine de la composition, "explosante-fixe", suggérant qu’une œuvre d’art doit foisonner d’idées, de petites déflagrations, qui sont à l’origine de perturbations et donc de conséquences durables - ce qui se traduit chez Boulez dans le modèle impulsion-résonance qui régit la pièce.

Asymétriades de Yann Robin (2014) offre un contraste de style intéressant. Créé en novembre dernier par l’Ensemble intercontemporain à Paris, ce "concerto" pour contrebasse se fonde sur la notion de bruit pour déployer vingt minutes de musique intense, à la force évocatrice évidente, et quasi indescriptible dans sa forme. Frottement, grincement, vibrations, échos, souffle, tonnerre, craquement, vrombissement, couinement, meuglement… Autant de bruits qui surgissent à travers l’orchestre, se mélangent, créent un type de cacophonie ou une image particularisée du chaos. Au centre de l’énergie du groupe, la contrebasse est utilisée d’une multitude de façons différentes, selon une palette expressive dont Nicolas Crosse s’empare avec une virtuosité folle. Vient ensuite Choc (Monumento IV), de Matthias Pintscher (1996). Celui-ci privilégie une direction souple, très aérée, légère, presque animée par un rebond perpétuel, pour permettre à la musique de s’élever sans entraves, de prendre possession de l’espace à l’aide de sa structure propre. Et cela fonctionne redoutablement bien. Le jaillissement continu de "sons camouflés" (M. Pintscher), répartis comme au hasard entre les instruments au fur et à mesure, pare d’une aura de mystère cette musique éparse, presque toujours piano et assurément toujours tendue, comme déjà happée par la suite.

Après l’entracte, le plateau est métamorphosé : y sont disposés trois pianos, trois harpes, trois sets de percussions accordées, dispersés en trois groupes avec chacun des instruments. Sur Incises de Boulez (2006) permet d’abord de profiter de cette superbe combinaison sonore, rarissime, à la fois apaisante et troublante - d’une sensualité très prenante. Ensuite, l’alternance de deux styles, l’un lent et découpé, structuré selon des accords ou arpèges, l’autre rapide et liquide, emporté par le flux de son expression même, plonge l’auditeur dans un univers à l’onirisme unique, où le piano sert de base à une chaîne infinie de résonances, continuellement renouvelées.

Qui mieux que les membres de l’Ensemble intercontemporain pour explorer l’essence magique de ces œuvres si fortes ? La direction impeccable de Matthias Pintscher, si agréable par son naturel, engendre invariablement une interprétation somptueuse, minutieuse et dévouée, de la part d’instrumentistes d’un niveau véritablement excellent.

Mais le moment le plus éblouissant de la soirée était sans doute la performance d’après-concert, lorsque, dans une semi-pénombre, devant une salle redevenue presque vide, le violoniste Michael Barenboim a interprété Anthèmes 1 (Boulez, 1991), seul, puis Anthèmes 2 (Boulez, 1997), avec électronique en temps réel… Les rares spectateurs encore présents ont eu le privilège d’entrer dans un autre espace-temps. Quel voyage saisissant et inoubliable...