Jeudi soir, la Chapelle Saint-Julien de Petit-Quevilly dans l’agglomération rouennaise s’est sentie revivre ses toutes premières heures. Les chantres d’Henri Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine n’ont pas dû mieux faire résonner la toute petite structure que les cinq chanteurs de l’Ensemble Calmus venus de Leipzig avec le Kyrie in festis duplicibus, plus tard harmonisé par Guilllaume de Machaut, qui inaugure une soirée de délices vocaux a cappella.

Calmus Ensemble Leipzig © Bertram Bölkow
Calmus Ensemble Leipzig
© Bertram Bölkow

La panorama offert par Calmus est riche, et leur son plein : Remember not, Lord, our offenses, l’un des plus beaux morceaux de la première partie, sacrée, dans toute l’horizontalité de son écriture, fait apparaître tout de suite les énormes qualités de l’un des ensembles vocaux polyvalents les plus en vue actuellement. Ces cinq jeunes gens s’écoutent à merveille : ils produisent une qualité sonore stupéfiante, synchronisent leur inspiration, parviennent à fondre leurs couleurs individuelles dans une pâte d’une incroyable homogénéité et richesse harmonique.

Logiquement, tous les morceaux homophoniques flattent le groupe, ainsi les deux Slavonic Psalms d’Arvo Pärt, qui enveloppent l’auditeur dans une laine rustique, chaude et humble ; tout comme l’aussi beau que redoutable Salve Regina de Poulenc, peut-être un tantinet trop hâtif, mais magnifique dans son pathos produit très simplement.

Par opposition, la polyphonie baroque et enjouée du motet Lobet den Herrn, alle Heiden (BWV 230) est plus éclatée ; l’éloignement spatial entre soprano et alto, positionnés aux extrémités, ne crée pas les conditions les plus propices pour la construction du son. And why, composition récente de Bernd Franke, offre une porte d’entrée fascinante dans la musique a cappella savante contemporaine : la densité des clusters nourris se dispersent dans la chapelle Saint-Julien, à l’instar des chanteurs, pour laisser la place à des clameurs individuelles, des gémissements, des sifflements de bêtes infernales même.

Schütz l’Italien ouvre la deuxième partie, profane, avec une belle variabilité des atmosphères dans O Primavera et Feritevi, Ferite, qui fait découvrir les côtés farcesques du compositeur allemand – ses baci finaux s’envolent comme des petites bulles vers la cime de l’édifice. Réduit à quatre voix mixtes, l’effectif fait dignement concurrence à ses collègues emplumés dans le célèbre Chant des Oyseaux de Clément Janequin. Mais ces excellents coucous allemands en goguette ne quittent pas la petite scène sans piquer leurs meilleurs morceaux aux jazz et à la pop.

L’étonnante adaptation par Harald Banter de trois poèmes de Baudelaire traduits en allemand est une commande de l’ensemble Calmus, et les harmonies denses par les intervalles de seconde lui vont à ravir. « Abendharmonie » est une blue hour superbe, mais – critique faite au compositeur et non aux interprètes – peut-être un peu trop lisse et optimiste pour l’univers baudelairien ambivalent. Les sons de bossa nova adressés « À une dame créole » métissent la beauté exotique, qui se balade habituellement sur les « bords de la Seine ou de la verte Loire », avec la fille d’Ipanema… L’ «Hymne », qui clôt le triptyque, est une excellente transition vers l’adoration amoureuse de Your Song, dont on se dit, en écoutant Calmus, que cet arrangement de Mia Makaroff est une véritable sublimation et un dépassement du tube d’Elton John. Crazy little thing called love de Queen et Bongo bong de Manu Chao (égayé par une petite trouvaille scénique), font partie des morceaux cultes de l’ensemble de Leipzig, à juste titre.

Les deux bis paraissent encore être un crescendo : s’ils n’avaient choisi ce Lullaby (Good Night My Angel), dont la charge affective est débordante, pour clore définitivement le concert, le public aurait été incapable de libérer les artistes, réclamant toujours plus de découvertes. 

Calmus, lors de cette soirée aussi intime qu’intense, s’est révélé un jalon marquant dans la nouvelle scène a cappella mondiale : si on dit que ce sont un peu les King’s Singers est-allemands, il n’y a dans cette étiquette que de l’admiration pour une jeune formation qui a trouvé sa propre et riche sonorité, coloré d’un héritage aussi transrhénan que britannique, et qui a su, en grandissant, se détacher de l’ombre des Prinzen, Singphoniker ou Singer Pur.

Anja Pöche, soprano, est la polyvalente fée clochette du Club des Cinq, puissante dans ses médiums, subtile et envoûtante dans ses aigus : sa capacité à se fondre avec les voix masculines, tout en ne perdant pas la spécificité de son propre timbre, est épatante. Le contreténor de Sebastian Krause la seconde en légèreté, mais s’unit également par moments, en chœur d’hommes, à la voix de ténor très bien placée de Tobias Pöche, au baryton très expressif de Ludwig Böhme ou à la basse noble, suave et jamais prise en défaut de Manuel Helmeke.

« Dieu, qu’il les fait bon ouir », aurait dit Charles d’Orléans en écho à leur premier bis, pour décrire la merveille sonore.