En soi, rien de fondamentalement surhumain à vouloir faire succéder à la Sonate n°1 en fa majeur pour violoncelle et piano de Beethoven, celle en ré mineur op. 40 de Chostakovitch. Et conclure par la Sonate n°3 en la majeur du premier, se situe dans la continuité. Œuvres redoutables d’intention et d’invention ? Mais il suffit de réunir des interprètes un tant soit peu aguerris et virtuoses pour obtenir quelque chose de propre. Condition certes nécessaire mais pourtant loin d’être suffisante. Trop de perfection tue l’émotion. Encore faut-il que notre duo puisse atteindre à cette acuité dans le rendu qui nous persuade, dans l’instant, que l’on touche du doigt la vérité, que nous sommes témoins d’une révélation. Vivre une sorte de première fois et pas autre chose ! Miracle ou quadrature du cercle, qu’importe : l’impossible a été atteint lundi à l’Opéra de Clermont sous l’égide des Amis de la Musique. D’accord, Gautier Capuçon et Frank Braley ne sont pas les premiers venus ; mais la conjugaison de fortes personnalités n’est pas souvent synonyme, loin s’en faut, du dépassement espéré.

Frank Braley (piano) et Gautier Capuçon (violoncelle) © DR
Frank Braley (piano) et Gautier Capuçon (violoncelle)
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On ne saura jamais précisément définir les ingrédients qui font qu’une interprétation va atteindre à ce prodige d’équilibre requis, qui nous fera tout oublier hormis le jaillissement du geste musicien, dans ce qu’il a de plus ineffable : le partage de la beauté. Pas de recette infaillible, pas d’équation imparable. L’émotion n’est pas quantifiable, elle reste fugace, éminemment fragile, versatile, sujette à caution même. La dissection d’une araignée ne nous renseigne en rien sur le mystère de sa toile. Par exemple dans l’op.5 n°1 de Beethoven, qui fut un sommet, on pourrait qualifier le jeu du duo Braley-Capuçon de salutairement mobile avec un Adagio naturellement tonique, superbement balancé. Les deux voix sont bien là, piano et violoncelle passionnément intriquées, fusionnelles et néanmoins étrangement distinctes. Double jeu de séduction réciproque dans lequel chacun rivalise de virtuosité, tout en faisant cause commune. On ne saurait pourtant qualifier et quantifier cette tension, ce saisissement qui font basculer l’interprétation vers l’évidence.

Au jeu perlé, au toucher incroyablement souple de Braley, répondent les fragrances boisées, nerveuses, d’un Capuçon. Le premier déploie une irisation de nuances sans cesse en mouvement. Le second lui tient tête en exposant un éventail de sonorités minérales, quelquefois sanguines. Et avec ça, ce diable de violoncelliste fait montre d’une poétique pugnacité, comme s’il cherchait à marcher sur les brisées du pianiste. Tous deux sont engagés dans une quête forcenée, une poursuite obstinée d’un idéal musical. Et pourtant, aucun antagonisme ne vient troubler la fête. Ils sont trop en harmonie pour s’écouter jouer. Cette tension consubstantielle devient palpable dans Chostakovitch. Si cet op.40 n’était que virtuose, la moitié du chemin serait fait. Car le plus dur reste à accomplir : être au plus près de ce climat changeant, écorché vif, qui traverse l’œuvre pour culminer dans un Allegro final grimaçant. Capuçon, au sommet de la maîtrise de son instrument, y dessine le masque halluciné d’une tragédie à la Ensor sous les injonctions d’un Braley qui mène la danse avec une rigueur rhétorique, conférant une envergure épique à cette fresque saisissante.

La vertu cardinale de Braley, c’est de ne jamais se laisser emporter et dominer par la virtuosité de la partition. Question de volonté, qu’il illustre au superlatif dans l’op.69 de Beethoven. C’est lui qui dicte ces aigus ciselés, ces graves ronds, d’une plénitude bouleversante. La ligne mélodique soutenue par une pédalisation intelligemment expressive, reste, en parfait modèle de clarté, respectueuse de la polyphonie. Son Allegro initial, ductile et chantant, légitime le « chant profond », fier et conquérant, de Capuçon : un cante jondo beethovénien ! Il respire la phrase, s’en saisit, l’embrasse sur des silences suspendus, dans l’affirmation d’une souveraine maîtrise. Quel scherzo ! Du vif argent, farouche dans les attaques, et d’une orgueilleuse vélocité ! Et ce duo prédestiné ne pouvait que se retrouver dans la course effrénée de l’Allegro vivace conclusif, pur moment de jouissance possédée.

En prime un Capuçon funambule dans les Variations sur une seule corde sur un thème de Rossini, de Paganini.