Pendant les beaux jours, le Teatro dell’opera de Rome élit domicile dans le magnifique parc des thermes de Caracalla, installant sa scène au milieu d’impressionnants pans d’édifices antiques. Cette année, la programmation de la saison estivale débute avec un classique qui n’avait pas été donné à Rome depuis 2009 : Carmen de Bizet.

© Yasuko Kageyama
© Yasuko Kageyama

Au milieu de ce cadre qui nous transporte bien des siècles en arrière, les spectateurs découvrent une scène bien ancrée dans le contexte contemporain. Le grand panneau « US immigration and customs enforcement » ainsi que le crâne de chèvre géant qui orne le côté gauche de la scène nous offrent quelques indices. La metteuse en scène Valentina Carrasco a en effet choisi de développer l’action du drame non pas en Espagne mais à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Les ruines en fond de scène se transforment tour à tour en panneau publicitaire, en grand canyon ou encore en mont Rushmore offrant aux spectateurs une profondeur de décor supplémentaire. A travers l’histoire de cette héroïne marginale, courageuse et rebelle, Valentina Carrasco a trouvé un parfait prétexte pour faire écho aux tensions qui existent aujourd'hui entre les deux pays et pour aborder des questions qui font partie de notre imaginaire collectif : place de la femme dans la société, immigration, etc.

Les nombreuses références au folklore mexicain créent un décor très riche et coloré dans lequel mariachis aux larges chapeaux et danseurs de hip-hop à casquettes et chaînes en or cohabitent entre tradition et modernité. Les costumes sont des marqueurs de normalité. Les personnages principaux pourraient presque sortir de scène et parcourir les rues de Rome sans que cela ne choque personne. La scénographie quant à elle est beaucoup plus atypique, certains passages pouvant même être qualifiés d’acrobatiques ! Les nombreux arias du premier acte se transforment en morceau de bravoure lorsque l’interprète du rôle-titre, Véronica Simeoni se retrouve à marcher sur le dos de trois danseurs comme si elle montait des escaliers. Son jeu d’actrice tout autant que sa performance vocale peuvent donc être récompensés. En effet, la mezzo-soprano italienne s’illustre dans le rôle de la belle bohémienne avec aisance et un naturel exceptionnel dès la Habanera du premier acte ; elle interprète les grands airs avec une voix souple et parfaitement équilibrée pour affronter les difficultés du rôle.

© Yasuko Kageyama
© Yasuko Kageyama

Son duo avec Don José, interprété par Roberto Aronica, à la fin du premier acte est empli de sensualité grâce à la rondeur de la voix des deux interprètes et à leur interprétation envoûtante. La performance de Rosa Feola dans le rôle Micaëla est également à applaudir notamment dans le solo du troisième acte avec des mediums maîtrisés et des aigus brillants.

Particulièrement réussies, les scènes d’ensemble apportent une dimension supplémentaire à l'opéra et ce grâce à de magnifiques chorégraphies. Donnant le ton à cette œuvre qui oscille entre cruauté et innocence, les enfants du chœur des gamins font semblant de se tuer avec de faux pistolets. Peu après dans le premier acte, l’arrivée des cigarières est un vrai délice, chacune d’entre elles entre dans un jeu de séduction avec l’un des soldats, remplissant la scène de couples en devenir. Comme introduction au dernier acte, le corps de balais de l’opéra occupe tout l’espace pour une danse macabre alors qu’ils exhibent des combinaisons intégrales les transformant en squelettes. Le jour des morts, occasion de grandes festivités dans la culture mexicaine, remplace ainsi la grande corrida du dernier acte et donne lieu à un défilé de chars et de statues grandioses. Dans l’agitation des célébrations, l’opéra s’achève en apothéose lorsqu’Escamillo décapite une piñata géante en forme de taureau alors que Carmen est assassinée au premier plan.