Pour son troisième concert en tant qu'artiste en résidence de l'Orchestre Philarmonique de Strasbourg, le pianiste Cédric Tiberghien, fort de sa récente interprétation du Concerto n°2 de Beethoven aux côtés d'Eliahu Inbal, apparaissait cette fois-ci en solo pour nous livrer un programme très personnel, emprunt d'une étrange gravité. L'Auditorium de la Cité de la Musique et de la Danse, avec ses places limitées et son acoustique feutrée, propice à une écoute attentive, était le lieu tout désigné d'une soirée de grande qualité placée sous le signe de l'introspection. Car ne nous y trompons pas : malgré son parcours de jeune prodige, Cédric Tiberghien possède une conscience déjà très approfondie de son art et de ses innombrables facettes, ainsi qu'un goût revendiqué pour le partage et la pédagogie. En témoigne, cette manière originale d'aviver l'attention de son auditoire en prenant le temps, entre les morceaux, d'expliquer en mots choisis les raisons qui l'ont amené à choisir telle ou telle œuvre dans la constitution de son programme. Celui-ci allait d'ailleurs se révéler très cohérent, centré sur la Sonate op.1 de Berg et gravitant autour des tonalités majeures ou mineures de si et de do. 

Cédric Tiberghien © Jean-Baptiste Millot
Cédric Tiberghien
© Jean-Baptiste Millot

L'Adagio en si mineur, K540 de Mozart, qui ouvre le récital, nous plonge dès les premières notes dans une atmosphère de détresse profonde, traversée ça et là par des moments de révolte ou de nostalgie. La partition du génie autrichien, peut-être l'une des plus sombres de son catalogue, est difficile à interpréter dans la mesure où son style très épuré confère aux silences et aux effets de suspension harmonique une fonction dramatique particulièrement intense, qu'il s'agit de faire ressortir. Cédric Tiberghien s'y emploie avec un investissement émotionnel sans failles, cherchant par la finesse de son toucher des couleurs toujours plus expressives qui rappellent les différents timbres de l'orchestre. Par la justesse de ses intentions musicales, le jeune pianiste parvient sans peine à nous emmener avec lui dans cette longue méditation intérieure qui se terminera malgré tout, grâce aux derniers accords majeurs, sur une note d'espoir.

D'un caractère beaucoup plus fantasque, la Sonate pour piano n°9 en si majeur de Schubert fait la part belle aux contrastes de dynamiques et de tempi, le tout dans une écriture juvénile où domine le sentiment de liberté. Au long des quatre mouvements qui composent cette œuvre de divertissement, Cédric Tiberghien fait montre d'une belle concentration, s'appliquant sur chaque note, rehaussant chaque élément rythmique ou mélodique d'une énergie nouvelle. Une démarche rigoureuse que le pianiste adopte en fait quel que soit le répertoire abordé, d'autant plus si celui-ci requiert de grandes capacités techniques.

La Sonate op.1 de Berg, par exemple, véritable monument de la musique post-romantique, redoutable autant par sa longueur que par la complexité de son langage, est toujours une épreuve en concert. Pourtant Cédric Tiberghien a décidé d'en faire la pierre angulaire de son programme car il a ressenti, nous dit-il, un puissant « choc émotionnel » au moment de sa première écoute, alors qu'il était encore élève du Conservatoire de Paris. On ne s'étonnera donc pas de le voir maîtriser, et peut-être même encore davantage, cette pièce faite de vagues successives, d'emportements fiévreux, où domine l'expression d'une interrogation mystérieuse, perpétuellement renouvelée. Même si l'on eût préféré que le piano sonne un peu plus dans les passages les plus intenses du discours musical, Cédric Tiberghien restitue parfaitement cette sensation de halètement physique et sonore qui fait toute la force d'une œuvre crépusculaire annonçant les bouleversements du XXe siècle.

Après l'exploration de la tonalité de si, voici venu le tour de la tonalité de do avec deux autres sonates : la Sonate en ut mineur n°14 de Mozart et la célèbre Sonate « Waldstein » de Beethoven. Là encore Cédric Tiberghien se distingue par la propreté de son jeu et la rondeur de sa sonorité, accordant une importance appréciable aux fins de phrase, c'est-à-dire à la manière de relâcher la touche et de faire place aux silences, aussi courts soient-ils. La portée tragique de la sonate de Mozart s'en trouve ainsi largement décuplée. Quant à la sonate de Beethoven, qui vient clore la soirée avec fougue et virtuosité, son aspect quelque peu fragmentaire et expérimental permet de faire le lien avec la sonate de Berg évoquée plus haut et d'ajouter cohérence et solidité à l'ensemble du programme.

Au final nous reviendrons conquis de ce voyage intime aux frontières de la tonalité, et nous nous souviendrons d'un pianiste talentueux dont la réflexion personnelle et partagée nous aura permis d'apprécier à sa juste valeur un programme très original.

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