Partition miracle du genre de l’opérette viennoise, La Chauve-souris est une fête à chaque note pour qui sait l’apprivoiser. Mais Strauss II n’est pas Offenbach et Vienne n’est pas Paris.

Florian Laconi © Luc Jennepin
Florian Laconi
© Luc Jennepin
La Vienne mondaine est un monde à part entière que les Strauss ont si bien su retranscrire. Les masques, les parquets cirés sous les pas des valseurs, les bals, l’élégance extrême (en opposition au joyeux débordement de La Vie Parisienne chez Offenbach par exemple), les palais prestigieux sont autant d’éléments qui singularisent encore aujourd’hui la capitale autrichienne.

Quelle déception alors de découvrir cette nouvelle coproduction de l’Opéra du Grand Avignon, Tours et Reims mise en scène par Jacques Duparc qui visiblement a bien eu du mal à retranscrire l’esprit viennois pourtant si délicieux dans cette partition. La première réserve vient déjà du choix de la version française signée par Paul Ferrier. Loin de nous l’idée d’un quelconque snobisme qui consisterait à jouer coûte que coûte les œuvres en version originale. La Chauve-souris alternant à la fois scènes parlées et chantées, le français apparaît judicieux pour les premières mais s’accommode mal à la musique écrite pour un texte en allemand. D’autant que la version choisie utilise un français désuet et des expressions qui sonnent mal à l’oreille du spectateur d’aujourd’hui.

Autre élément de réserve : les décors signés Christophe Vallaux. Le plateau de l’Opéra du Grand Avignon est déjà de taille limitée, alors pourquoi avoir fait le choix de l’encombrer d’un immense escalier qui donne plus l’impression d’un mur ? Cet escalier restera au cours des trois actes. L’espace est ainsi encombrée constamment, les chanteurs jonglent entre les marches, sans parler des pauvres danseurs qui voient leur espace scénique réduit au minimum absolu. Les décors sont souvent étouffants et bien loin de l’esprit des palais ou des intérieurs viennois. Carton pâte, couleurs éculées, lumières grossièrement travaillées et costumes ternes sont autant d’éléments que le spectateur actuel espère ne plus retrouver dans une « nouvelle production ».

Surtout, une « nouvelle production » d’une opérette se doit de réunir au maximum le public de 2015 (bientôt 2016). Or tel n’est pas le cas lorsque la majorité des références humoristiques des scènes parlées évoquent un temps que les moins de 70 ans ne peuvent connaître que mal. Bourvil, le Général de Gaulle, « Le temps des cerises », Johnny Halliday y passent. La référence la plus « moderne » du spectacle s’avère probablement être le « je l’aurai un jour » d’une célèbre compagnie d’assurance (mais dont le slogan date déjà d’une dizaine d’années).

Comique troupier, grossier et lourd éloigne toujours plus cette interprétation de l’élégance et de la légèreté viennoise. Sans parler de l’interminable scène de la prison avec un geôlier qui ne veut plus quitter la scène. Les chanteurs, qui ne sont pas des comédiens confirmés, ont trop tendance à surjouer les scènes parlées au cours desquelles des coupures auraient été bienvenues.

Malheureusement, musicalement l’enchantement n’est pas non plus au rendez-vous. Dès l’ouverture l’Orchestre Régional Avignon-Provence dirigé par Jérôme Pillement surprend par une interprétation imprécise et indélicate. Exit les valses légères et dynamiques, le tout sonne trop souvent sans grand brio.

La distribution a également trop souvent tendance au surjeu et aux effets, pas toujours du meilleur goût. Le Gaillardin de Florian Laconi (ici ténor, alors qu’il est baryton dans la version allemande) tire le mieux son épingle du jeu même si le timbre de la voix et quelques attaques ne convainquent pas totalement. Pour autant, l’articulation est précise et Gaillardin possède bien ici le côté déjanté du personnage.

Son épouse Caroline chantée par Gabrielle Philiponet domine le casting féminin malgré des aigus qui manquent quelque peu de souplesse et un volume général peut-être insuffisant. On est malheureusement loin du soprano lyrique puissant et au registre médium plus assuré qui ferait merveille dans un tel rôle.

Sa femme de chambre Arlette chantée par Laure Barras se trouve souvent en peine dans un aigu très vibré et rétréci. On regrette que la chambrière ne contraste pas assez avec sa maîtresse : les timbres sont trop similaires et légers, les attitudes et le style propres aux personnages pas assez affirmés. Passons sur le Duparquet de Yann Toussaint pour souligner l’honorable prestation du Prince Orlofsky de Valentine Lemercier.

En définitive, c’est à une Chauve-souris d’un autre temps que le public avignonnais a été invité à découvrir. Une « nouvelle production » qui n’avait de « nouvelle » que le nom. Celle-ci aura au moins permis de soulever cette question si essentielle à propos du maintien du genre lyrique dans le paysage culturel à venir : quel aspect donner aux spectacles d’opéra de demain pour opérer, de la meilleure des manières, au renouvellement du public ?