Samedi à l’Auditorium, l’Orchestre de Chambre de Paris et le Chœur accentus, dirigés par Thomas Zehetmair, ont fait apparaître l’idée de la fragilité même d’une création géniale. La frêle ligne de crête, la lumière absolue qui menace à chaque instant de tourner à l’ombre, c’est la prise de risque consciente, qu’il faut saluer : elle a le mérite de renouveler l’écoute et de sauver l’œuvre d’une interprétation sclérosante. Et parfois, elle touche vraiment au divin.

Thomas Zehetmair © Jean-Baptiste Millot
Thomas Zehetmair
© Jean-Baptiste Millot

Le chaos créé par l’Orchestre de Chambre de Paris dans l’introduction n’est pas angoissant, c’est plutôt une matière non encore définie. Il est difficile pour les musiciens de suivre les doigts longilignes de leur chef pour reproduire les vagues qu’il doit avoir en tête, surtout parce que ses mains se jettent en leur direction de façon quelque peu imprévisible. L’effet produit, souvent réussi, parfois manquant de précision, n’est pas sans refléter l’idée d’une création progressive, de la lente séparation de la terre et des eaux…

Des filets de violon, joints par le chœur (dont les pianissimi sont un régal) – créent une atmosphère réellement mystérieuse – déchirée par le fortissimo subito que l’on attend. Sauf que dans le Fiat Lux de ce soir, il y a un problème d’éclairage. Ce n’est pas l’halogène du salon, c’est plutôt un néon d’usine qui s’allume, un son très agressif et qui ne produit pas les mêmes harmoniques dans tous les pupitres de l’orchestre.

Le démarrage est globalement un peu difficile ; le premier récitatif de Werner Güra (Uriel), et c’est dommage, se noie dans le tutti. Il manque vraiment un équilibre, y compris dans et avec le chœur : les soprani ont un son étrangement étouffé, pas la clarté qu’on leur connaît habituellement. Si les choses rentrent dans l’ordre peu à peu, c’est à Florian Boesch (Raphaël) qu’on le doit. Son expressivité vocale et sa diction naturelle, absolument évidente, installent tout d’un coup un calme à partir duquel cette Création peut s’établir avec une plus grande sérénité. On adhère complètement à sa narration, puis commencent à poindre déjà les premières fleurs colorées plantées par Sunhae Im, en harmonie avec un orchestre très nerveux. Les problèmes d’équilibre resurgissent encore ici et là, notamment dans les soli de ténor et provoquent une vraie frustration : on voudrait mieux entendre cette voix ronde de Güra, la plus belle du plateau, suave, avec des ornements discrets et un timbre vraiment archangélique.

Dans son deuxième air, le soprano se présente avec la même coquetterie, les mêmes petits mouvements de tête séducteurs, quelque peu inadéquats pour le rôle céleste. Quand elle chantera Ève, plus tard, cela peut correspondre, mais ce Gabriel-là, je le vois plutôt se faire directement envoyer à l’étage en-dessous. C’est là un détail emblématique de l’interprétation ; Sunhae Im a les aigus faciles et gazouille comme il faut les voix d’oiseaux, mais il y a une uniformité un peu automatique dans son discours : tout est également mignon, sucré, doux. Une respiration vraiment placée maladroitement d’un point de vue syntaxique ne m’aide pas à me croire tout à fait au paradis. Le Stimmt an die Saiten du chœur a du punch, mais ne transmet pas beaucoup d’émotion. En revanche, l’heure du ténor est enfin venue : la douceur du clair de lune qu’il produit de concert avec l’orchestre est vraiment sublime.

Une première impression se confirme : Thomas Zehetmair peut être un magicien d’orchestre, mais son interaction avec les voix est perfectible. D’un côté, de magnifiques soli de flûte (aussi en duo avec le basson), de belles couleurs globalement venant des instrumentistes, beaucoup de finesse dans les approches. De l’autre, un chœur encore passablement couvert par l’orchestre à la fin de la première partie, et auquel, toute la soirée durant, il manque un vrai équilibre et un vrai intérêt de la part du chef. Le plus souvent, les pupitres intermédiaires ne sont pas suffisamment dégagés et, ma foi, si les basses levaient un peu la tête de leurs partitions, sans doute l’effet de leur beau timbre sur le public s’en trouverait-il décuplé.

La lumière du cinquième jour apporte des moments vraiment remarquables, tel le récitatif de Raphaël, accompagné par la basse continue, un violoncelle et un pianoforte très sensibles.  Les instrumentistes rivalisent dans leur volonté de mesurer cette Création au Carnaval des Animaux dans leurs prises de parole. Au sixième jour enfin, on entend vraiment bien Uriel : cette voix, c’est de la crème fouettée, onctueuse et légère en même temps. Dans son duo avec le soprano, un bel équilibre s’installe, leurs piani pianissimi conjoints sont admirables. Sunhae Im est également une Ève très crédible en duo avec Florian Boesch (No.28 et 30) – finalement, c’est au septième jour que cette Création a atteint la perfection. L’éblouissant Amen, très viennois, concrétise toutes les potentialités géniales qu’il y avait dans cette production à la distribution généreuse.

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