L'intégrale des symphonies d'Anton Bruckner est l'un des événements majeurs de cette rentrée à la Philharmonie de Paris. Directeur musical de la Staatskapelle Berlin depuis 1992, le chef et pianiste Daniel Barenboïm présente cette saison tout un cycle Mozart-Bruckner dont ce concert dans la grande salle de la Philharmonie fut le troisième volet. Aussi contrasté soit le programme, l'élégance aux accents fastueux du Concerto n°26 de Mozart, écrit à l'occasion du couronnement de Léopold II à Francfort (1788), s'accordait harmonieusement avec la sixième symphonie de Bruckner, achevée en 1881 et n'ayant jamais été remaniée par le compositeur, qui avait pour habitude de constamment réviser ses partitions.

Daniel Barenboïm © Peter Adamik
Daniel Barenboïm
© Peter Adamik

Face au piano central, Barenboïm se montre aussi concentré que ses musiciens. La longue exposition du premier mouvement du Concerto n°26 nous donne à entendre des thèmes fortement pourvus de rebondissements, provoquant sans cesse des effets de rupture. Dirigeant depuis son clavier, Barenboïm brusque quelque peu l'allegro avec de rapides changements de tempo, peut-être dus à des levers de main très vifs du clavier, pariant ainsi sur l'intensité de ce premier mouvement en contrepoint d'un larghetto plus tendre, plus harmonieux. Bénéficiant d'une réelle complicité avec le premier violon, il force l'admiration dans le deuxième mouvement, sa légèreté et la clarté de son jeu répondant avec une joie non dissimulée à l'orchestre, parvenant à conserver son caractère intime. L'allegretto final est une explosion de joie, abondant de propositions surprenantes : le deuxième thème est abordé en mineur par le basson, colorant curieusement ce troisième et dernier mouvement en contrepoint du piano, si lumineux et uni à l'orchestre. Cette ré-exposition inattendue désarçonne quelque peu, mais brille par sa singularité dans ce concerto se voulant œuvre de cérémonie mais dont les couleurs tonales évoquent plutôt la galanterie, interrompue par un final enthousiaste et clair.

Habitués à interpréter les intégrales symphoniques de Bruckner, qu'ils ont par ailleurs déjà enregistré avec Daniel Barenboïm, les musiciens de la Staatskapelle Berlin donnent pourtant toujours à voir et à entendre la même sincérité dans leur jeu, la même émotivité et le même plaisir. Des cordes aux hautbois en passant par les trompettes, tous les musiciens semblaient communier de concert. Barenboïm, dirigeant avec passion cette sixième symphonie semblait articuler lui aussi sa direction en faveur d'une sorte de transfiguration totale de l'œuvre, où le chef n'est pas extérieur à l'orchestre mais se place au cœur même de celui-ci. Symphonie de facture relativement classique, plus proche de Brahms que de Wagner, cette œuvre s'aborde comme une lente progression vers un ensemble parfaitement lumineux. Le premier mouvement expose les thèmes qu'il développe en partie centrale avant une reprise presque symétrique des premières mesures. Sans soucis d'effectuer des transitions marquées, la Staatskapelle offre une prestation grandiose, entre rythme obstiné des cordes et notes extérieures aux tonalités plutôt graves et inquiétantes des contrebasses. L'adagio suit ensuite le même plan que le premier mouvement, encore plus solennel et bordé du lyrisme si particulier que l'on associe au choral. C'est sur ces sentiments spirituels que Barenboïm a abordé le scherzo, sorte de retour au réel après presque une demi heure de plénitude mélancolique. Envolées épiques au cœur d'un ensemble pourtant plus qu'ordonné, le chef mit l'accent sur toutes les couleurs de ce troisième mouvement en assurant pourtant une direction retenue, habitée elle aussi par les nombreuses humeurs se distinguant de cette symphonie. C'est dans un climat sombre que le final fut abordé, sorte de lyrisme noir où les cordes rompues par le hautbois jouent un rôle essentiel. Cette énergie vive et puissante dans l'ensemble de l'orchestre précède au retour du thème initial du premier mouvement, apothéose final de ce concert d'exception parvenant à nous faire voyager au cœur même des œuvres avec toute la grâce qu'induit une direction magistrale auprès d'un orchestre passioné.