L’idée, en marge du projet Les Dissonances, n’est pas nouvelle, bien que rare : le premier orchestre symphonique sans chef, fondé en 1922 en URSS, avait ensuite fait de fugaces émules, surtout en Europe et particulièrement en France. Les propos passionnés de David Grimal, faisant du choix de l’orchestre sans chef pour l’enregistrement de la 5ème de Beethoven un geste « emblématique de l’esprit révolutionnaire du compositeur », ne défont pas cette démarche de l’idéal qui l’a fait naître. On serait donc tentés de voir dans cet ensemble créé il y a maintenant dix ans d’excellents solistes se rêvant tout de même trancheurs de têtes. On aurait, bien évidemment, tort. Ne serait-ce que parce que le dispositif, non content de fonctionner, propose davantage une expérience musicale inédite à ses musiciens et à son auditoire qu’il n’interroge le fonctionnement traditionnel des orchestres.

David Grimal © Bernard Martinez
David Grimal
© Bernard Martinez

L’Ouverture de La Forza del Destino de Verdi, vibrante, annonça l’ambivalence du programme : difficile, tout en constatant la solidité des pupitres, la qualité des interprètes et l’efficacité dans les changements plus ou moins abrupts de tempi, de ne pas sentir un peu de flou dans les contours et l’accompagnement du thème évanescent du Destin. Difficile aussi de ne pas conclure non sans regret tout cela sonne plutôt bien – pour un orchestre sans chef. L’écoute entre les différents pupitres, la beauté des échanges, laissaient cependant présager quelque chose de neuf.

Que l’interprétation du très beau Concerto pour violon de Tchaïkovski confirma. Elle donna l’impression d’être le fruit d’un travail plus acharné que de coutume, autour d’une idée moins partagée par les chefs d’attaque que soufflée par un David Grimal dont on reconnaissait la patte à tous les étages : interprétation lyrique, physique, son grège, chez Hans-Peter Hofmann ou la jeune Fanny Robillard, en tête de pupitre, notamment. Le tout dialogua donc sans peine, laissant deviner une qualité exceptionnelle des musiciens mobilisés. La très belle Canzonetta fut rarement aussi bien servie par les bois – joli choral en introduction, puis intervention éthérée de la flûte, et l’enthousiasme général se fit sentir. On s’avèrera peut-être un peu moins émue par le jeu pourtant redoutable de technique et d’expressivité de David Grimal, dont on ne sut deviner si la sécheresse, tirant sur une légère fausseté dans certaines harmoniques, était due à un choix d’interprétation postromantique débordant sur Chostakovitch, ou à un usage trop forcé de l’archet, poussé par un nombre de répétitions plus important que d’usage. L’Allemande de la Partita BWV 1004 donnée en bis s’avéra plus tendre, et rappela le formidable son qu’a su développer Grimal.

La Symphonie N°4 du même Tchaïkovski qui suivit inscrivit avec résolution ce programme dans le thème du fatum, jalonnant tout le monumental premier mouvement, impressionnant de densité et de maîtrise, dont la tension, palpable à l’œil nu d’un pupitre à l’autre, tutoya par moments le sublime – notamment dans la montée en puissance finale. Attendu sur le lyrique et mélancolique andantino, l’orchestre n’en oublia pas la gravité qui le précédait, imbibée ici d’une finesse, d’une douceur dans le désespoir si bien exprimée par le hautbois – belles prestations d’Alexandre Gattet et de Gildas Prado. Les élégants pizzicati du scherzo achevèrent de prouver la solidité des blocs – de cordes, de bois – sollicités ici par un Tchaïkovski  visionnaire, convoquant également une célèbre chanson russe dans son finale pour mieux y faire surgir le thème du fatum et l’angoisse dont il s’est fait l’un des plus grands représentants. La structure orchestrale apparut ici plus que jamais à l’œil nu, qui ne se concentrait plus sur l’ensemble mais sur les successives et concordantes lignes de fuites esquissées par les différents tenants de l’orchestre, pour mieux constater la rigueur et la valeur de l’ensemble. Et quel ensemble ! Le public, en applaudissant à tout rompre, jusqu’à l’inévitable bis, ne s’y est pas trompé.