Amante craintive en Juliette, mutine en Rosina et morbide en Salomé, Elsa Dreisig porte en elle toute la palette des amoureuses d’opéra. Samedi soir, sa voix a fait vibrer le Théâtre des Champs-Élysées et son sourire rayonner l’auditoire. Âgée de seulement 27 ans, la cantatrice franco-danoise s’inscrit à juste titre dans le cycle « Les Grandes Voix » du théâtre : depuis 2015, elle collectionne les prix d’art lyrique et engrange les rôles d’opéras ; son premier album, intitulé Miroir(s), vient tout juste de paraître chez Erato/Warner Classics. Ce concert était l’occasion d’offrir en direct au public parisien une sélection des airs enregistrés, dans un programme aussi varié que cohérent où les extraits se répondaient par doubles autour d’une héroïne (Salomé, Juliette) ou d’un auteur (Beaumarchais).

Elsa Dreisig © Ólafur Steinar Gestsson
Elsa Dreisig
© Ólafur Steinar Gestsson

Au disque comme au concert, Elsa Dreisig était accompagnée par l’Orchestre national Montpellier Occitanie et par son chef Michael Schønwandt. L’orchestre devient ici l’un des protagonistes majeurs de ce jeu de « miroirs », intervenant régulièrement entre les apparitions chantées. Le spectacle s’ouvre ainsi avec un interlude orchestral de Richard Strauss, « Mondscheinmusik » (Cappricio). Bref et peu technique, cet extrait n’est certainement pas un défi majeur et pourtant, malgré des cordes voluptueuses, l’ensemble s’avère sage et manque de ferveur romantique. Une apparente facilité qui aura sans doute incité le chef à délaisser l’insidieuse partition durant les répétitions… Preuve en est que cette ouverture un peu fade est largement compensée plus tard par l’interprétation de la « Danse des sept voiles » (Salomé, du même Strauss). Redoutable, cette page célèbre s’avère plus inspirée : lancées dans un tempo trépidant, les premières notes déboulent avec rage sur un fortissimo magistral. À l’entracte, une auditrice priera l’orchestre de jouer moins fort, suscitant les huées du public et une réplique spirituelle de Michael Schønwandt, s’excusant s’il l’empêche de discuter avec ses voisines de rangée... La « Danse » se poursuit et concentre en couleurs changeantes toute la déliquescence de la scène : hautbois sinueux, cordes libidineuses, percussions endiablées. Bien que l’extrait soit détaché de l’opéra, l’orchestre en véhicule la dimension érotique et l’aspect délirant.

La tension monte encore lorsqu’Elsa Dreisig rejoint l’ensemble pour interpréter la scène finale de Salomé (version en français), dans laquelle l’auditeur peut saisir des réminiscences de la « Danse ». Ayant obtenu d’Hérode la mort du prophète Iokanaan qui l’avait dédaignée, Salomé déclare sa flamme à la tête coupée. L’orchestre dépeint magistralement l’ambiance glauque du drame, épouse avec justesse les inflexions de la voix, répond au chant de la cantatrice par un chant tour à tour amoureux ou lugubre. L’atmosphère morbide forme l’écrin idéal du long soliloque de Salomé. Avec une légère théâtralisation, la diva transmet vocalement la folie de son personnage : passions ardentes, aigus somptueux, graves lugubres, fragilité malsaine de l’air « Ah, j’ai baisé ta bouche, Iokanaan »…

Avec cette pièce de très haute volée, la chanteuse démontre sa maîtrise de ce répertoire aux intonations exigeantes et aux lignes longues, où l’orchestre est omniprésent. Bien que naturel et peu opératique, son timbre surplombe aisément l’ensemble. Ses notes aigues émanent avec une facilité déconcertante mais surtout, ses graves surprennent par une puissance d’émission et un galbe rares chez les sopranos. Sa palette de nuances est également très large et Elsa Dreisig n’hésite pas à prendre dans les piano des risques chaque fois couronnés de succès. Lisible, sa diction s’attache à faire ressortir le sens d’un texte qu’elle s’approprie jusqu’aux moindres inflexions et livre dans des phrases ressenties dans la durée.

Elsa Dreisig © Ólafur Steinar Gestsson
Elsa Dreisig
© Ólafur Steinar Gestsson

Cette continuité séduit tout particulièrement dans l’air « Porgi amor » de Mozart (Les Noces de Figaro), servi par un vibrato expressif et discret puis dans le romantique « Dieu ! quel frisson… » de Gounod (Roméo et Juliette). Ici, la voix prend le relais d’un chaleureux quatuor de violoncelles pour incarner une Juliette aussi fragile que passionnée, qui bouleverse le public sur les mots « Verse toi-même ce breuvage ». Plus spirituelle en Rosina, dans « Una voce poco fa » de Rossini (Le Barbier de Séville), Elsa Dreisig y fait preuve d’une agilité déroutante et offre une version personnelle de ce classique. En bis, le virtuose « Air des bijoux » du Faust de Gounod semble tout aussi facile : habitant son personnage, l’interprète y rayonne d’excitation enfantine.

Si les pièces purement orchestrales de ce programme sont quelquefois moins abouties (chez Berlioz, le Carnaval romain convaincra davantage qu'un « Scherzo de la Reine Mab » manquant légèrement de finesse), les performances de la jeune chanteuse témoignent d’une maîtrise qui frise la perfection, autant dans le domaine technique qu’émotionnel. La carrière fulgurante d’Elsa Dreisig est loin d’être imméritée : à voir sa maestria dans ce premier grand récital parisien, gageons qu’elle saura conserver naturel et assurance dans les années à venir !

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