Deux ans après le centenaire de la naissance d’Albert Camus, célébré par un hommage universel à travers le monde de l’art, Jean-Claude Gallotta chorégraphie L’Etranger. Pour la première fois, l’artiste s’appuie sur une œuvre littéraire pour composer une création qui associe la récitation de passages du livre, la danse et la diffusion d’extraits du film éponyme de Visconti. Si cette adaptation de L’Etranger a l’inestimable intérêt de nous faire redécouvrir le roman de Camus dans sa radicale simplicité, son souffle prodigieux, en un mot, son génie, la chorégraphie peine à dialoguer avec le texte.

Pour Jean-Claude Gallotta, « la danse n’est pas constituée pour adapter une œuvre textuelle ». La démarche chorégraphique n’est ainsi pas de déployer une trame narrative qui relate l’étrange destin de Meursault, mais de susciter une rêverie, de se promener à travers le roman en en illustrant les moments forts. Il s’agit moins de raconter que d’incarner les aspérités et la profondeur du texte. Si cet Etranger n’est donc pas une adaptation, comme nous l’indique Gallotta, doit-on comprendre qu’il s’agisse d’une forme d’exégèse ou d’une simple illustration ?

Il faut à cela répondre que L’Etranger de Gallotta n’a pas de parti pris et ne discourt ni de la philosophie de Camus ni de la psychologie de son personnage principal. Gallotta reste au contraire très proche du déroulement de l’histoire en présentant chronologiquement plusieurs tableaux : « Mère », « Marie », « Chiens », « Proxénète », « La Mort », …, qui font écho à différents passages du roman. A chaque fois, une lecture du livre de Camus, accompagnée des images du film de Visconti, introduit les danseurs et la musique, qui interviennent comme pour orner le texte. Ces intermèdes chorégraphiques, intercalées entre la récitation et la projection du film, semblent pourtant parasiter un hommage qui se suffit à lui-même. Cette œuvre, qui comporte trois strates artistiques – texte, film, danse – et dont la dernière devrait être centrale, se passerait finalement bien d’une chorégraphie illustrative et mal maniée.

Le langage chorégraphique est en effet peu signifiant et frise par moments l’amateurisme. A peine suffit-il à faire le lien avec le livre et le film diffusé en arrière-plan. Peut-être la danse, ou plutôt cette danse-là, n’est-elle pas le bon matériau pour transcender les mots, ni même pour les accompagner ?

Les choix chorégraphiques ne sont pas non plus toujours lisibles. Le trio incongru, formé de deux danseuses aux silhouettes opposées et d’un danseur, reste inexpliqué : tantôt semble-t-il incarner des personnages et tantôt symbolise-t-il des notions plus abstraites – violence sexuelle, mort, indifférence. De même, la musique est parfois illustrative – lorsqu’elle recourt à un registre teinté d’orientalisme – parfois plus indéfinissable.

Il en ressort un sentiment de déconvenue face à une chorégraphie muette et sans originalité, qui s’efface complètement devant l’un des textes les plus forts de la littérature française.

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