Que les thuriféraires d'Evgeny Kissin me pardonnent ce titre accrocheur, il ne s’agit nullement de nier les prérogatives certaines que réserve pareille performance – hormis l’incontournable bain de foule. Naturellement, Kissin court hardiment le clavier, la pleine possession du toucher est évidente et ce ne sont certainement pas les idées qui manquent. Mais comment est-il encore possible, à ce niveau et à cet âge, de commettre pareilles fautes de goût, de pratiquer aussi éhontément l’emphase et le maniérisme ?

Evgeny Kissin © Felix Broede - EMI
Evgeny Kissin
© Felix Broede - EMI
Kissin prend au pied de la lettre le lyrisme joueur et un peu ânonnant de la Sonate K 330 de Mozart. Il s’y applique avec la contrition d’un élève dont la professeure l’attendrait en sortie de scène, férule à la main (le spectre de Mme Cantor n’est jamais loin). Senza affetazione, certes, mais l’Andante déroute. Kissin s’enferme dans la production du son, se désintéressant de la phrase. Chaque note se veut nombriliste, tandis qu’un non-legato un brin plombant se sur-imprime au tout. On dénombre néanmoins quelques bijoux, dont en particulier cette modulation en mineur : Kissin marche de pied ferme aux frontières du double-échappement, au risque que la note ne sonne pas… prise de risque largement gagnante !

Dans le premier mouvement de l’Appassionata, Beethoven semble explorer la notion d’imminence. Tout y est surgissement puis dissipation : lampadaires d’une autoroute parcourue de nuit. Kissin se situe dans une tradition très proto-Richterienne de contraste maximal, encore qu’il lui en manque la fermeté et l’inattaquable structure. L’inversion en majeur du motif liminaire, supposément con molto espressione, est pensée comme une menace souterraine ; le chant n’y est pas même distinct. De nombreuses maladresses dans cet Allegro assai : chaque sforzando est une incitation à cogner au ventre ; les fluctuations de tempo, impensables dans une œuvre où la moindre virgule fait l’objet d’une notation, morcellent le discours ; enfin, chaque énoncé semble traversé de violents coups de sang : la phrase se rebiffe par moment, sans crier gare. Mais après quelques minutes, on commence à y voir plus clair. Il y a chez Kissin une recherche – frénétique, il est vrai – de l’impermanence. Soit, mais avec tempi et châtaignes pour seuls artifices, on ne va pas bien loin dans l’interprétation.

Patatras dans l’Andante con moto. Il semble exister chez Kissin l’équivalent d’une « vitesse de décrochage », au-dessous de laquelle la phrase tombe à la renverse, et ne se relève plus. Le mouvement devient alors un enchaînement d’harmonies, étalées avec un scrupule scientifique, mais à jamais désincarnées. Heureusement, l’effervescence et le tempo infernal de l’Allegro se profilent en bout de page. Vient l'instant où l’on quitte le domaine musical pour entrer dans celui, non moins impressionnant, de la performance olympique. Cette fois-ci, pas d’asticotage intempestif ; le continuum de doubles le lui interdit de toute façon. Kissin fait du thème dans les graves une sorte de leitmotiv rythmique, parcourant l’œuvre d’un zeste de mystère. Que l’on approuve ou pas certains détails, c’est parfaitement égal, car on est scotché du début à la fin.

Après ce troisième round indéniablement remporté, les opus 117 de Brahms sont condamnés à nous laisser sur notre faim. Kissin y aligne les poncifs et son lyrisme trop introverti peine à convaincre. Le maniérisme à excès tue l’œuvre ou la rend exaspérante, au choix. Pourquoi ne pas desserrer l’étreinte, et laisser parler Brahms avec plus de simplicité ?

Avec la commémoration du centenaire Granados, l’Espagne est soudainement réapparue dans nos programmes. Kissin n’échappe pas à la règle, proposant dans son récital quelques pièces d’Albéniz et de Larregla. Malgré de fort belles couleurs, les lectures du pianiste tendent neuf fois sur dix vers une forme d’intemporalité sans fantasme. C'est la différence qu'il y a entre idée pure et idée incarnée. Venu en nombre pour être brûlé vif, le public s'est vu servir un sorbet-citron, ce qui l'a considérablement refroidi.

On a beau être la coqueluche du public parisien, cette manière de reprendre le piano dès le premier rappel, puis à bout portant pour les suivants, pose problème. Générosité ou étalage hystérique ? La différence est parfois infime. Enfin trois numéros de cirque, accueillant volontiers quelques cadences à la Horowitz, terminent le concert. Le public est aux anges. Standing ovation, mais on s’y attendait !

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