Gil Shaham est l’un des plus grands violonistes de notre temps. Malheureusement pour nous Français, il ne se produit pas très souvent à Paris ; chacun de ses concerts dans notre capitale est un événement d’autant plus grand ! Depuis plusieurs années, à notre grand plaisir, il entretient une relation privilégiée avec l’Orchestre de Paris, auprès de qui il était en résidence en 2010. Le mercredi 3 février 2016 (ainsi que le jeudi 4), on pouvait l’entendre pour la première fois de la saison à la Philharmonie de Paris, dans le célèbre Concerto de Brahms. En deuxième partie, l’Orchestre de Paris interprétait Le Prince de Bois, ballet de Bartók, sous la direction de David Zinman. Une première moitié de concert absolument éclatante, la deuxième légèrement décevante.

Gil Shaham © Luke Ratray
Gil Shaham
© Luke Ratray
On a pu entendre Gil Shaham dans tous les répertoires. Son talent polymorphe ne fait plus l’ombre d’un doute, et nombreux sont ceux qui le classent comme le meilleur violoniste de sa génération, un modèle pour tous ceux qui suivent. C’est une œuvre très classique qu’il joue en ce début du mois de février : le Concerto pour violon en ré majeur de Brahms (1879) est peut-être le mieux connu du répertoire. Cela n’enlève rien au bonheur de le découvrir à nouveau, dans une interprétation proche de la perfection.

Premier élément qui nous enchante : Gil Shaham est démesurément heureux d’être sur scène ! Il sourit aux anges, regarde le premier violon ou l’instrument solo (ainsi que le chef), joue avec une joie rayonnante et communicative. Son désir de partager l’amour de la musique est évident, non seulement avec le public, mais aussi avec l’ensemble de l’orchestre, qu’il écoute véritablement (qualité plutôt rare chez un soliste…), et avec qui il entretient une forme de complicité délicieuse qui embellit le concerto, lui donne une saveur inouïe. Bien entendu, le jeu de Gil Shaham est extraordinaire de beauté, d’élégance, de délicatesse : tout est subtil et maîtrisé (les nuances, le vibrato, le rythme, la couleur du son) ; ses accords sont les plus exemplaires qui existent de nos jours, équilibrés, fluides, intégrés à la phrase musicale ; sa technique incroyable va de pair avec une forme de sobriété dans son jeu, laquelle transmet les émotions de la façon la plus juste et la plus intense qu’on puisse imaginer. De plus, Gil Shaham vit naturellement la musique qu’il joue, autant dans son corps que dans son jeu, c’est-à-dire qu’il est tour à tour charismatique, calme, dynamique, amusé selon les tonalités expressives du concerto. L’œuvre en général dégage un lyrisme d’une pureté absolue, sans fioritures, et David Zinman n’y est pas pour rien : il libère les élans de l’orchestre, lui fait dessiner de superbes courbes, colorées par des nuances très détaillées. Quel moment extatique ! Quel bonheur d’être immergé dans tant de joie et de beauté !

Après l’entracte, l’Orchestre de Paris propose comme pièce symphonique Le Prince de Bois op. 13 de Béla Bartók (1917). Ce ballet en un acte, subdivisé en quatorze mouvements enchaînés, constitue une musique pleine de surprises, à l’orchestration opulente et variée et aux harmonies sans cesse renouvelées. L’utilisation prononcée du célesta et des deux harpes confère à la partition un caractère magique, féérique, propre à l’univers du conte. Ce qui est notamment très intéressant dans Le Prince de Bois, c’est que les différentes parties de l’orchestre semblent s’éveiller à tour de rôle, parfois en effectif réduit, parfois toutes ensemble ; on est plongés dans une atmosphère tantôt onirique, dansante, drôle, effrayante. Si l’Orchestre de Paris se laisse porter par les sonorités chatoyantes de la musique, il ne met pas assez en avant l’aspect dramatique du ballet (qui narre une histoire, après tout), ses ruptures de ton, ses changements de mesures, le côté hétérogène de l’écriture de Bartók qui évoque souvent un patchwork. La coordination rythmique entre les cordes n’est pas toujours impeccable (surtout chez les violons), et l’intensité sonore, qui pourrait être maximale surtout à la Philharmonie, semble à plusieurs reprises tenue en bride, comme si les instrumentistes n’étaient pas d’humeur à s’épancher. C’est un peu dommage car cette musique dégage un potentiel créatif et interprétatif très prononcé : on imagine tout à fait une chorégraphie sur cet argument de ballet ! Manifestement, ce n’est pas le répertoire favori de David Zinman, qui dirige de façon assez monotone. On aurait apprécié un peu plus de fantaisie.

***11