Nombreuses sont les versions de cet opéra remanié depuis la première en 1762 jusqu’à celle de Berlioz en 1859. Contrairement, au Théâtre de la Monnaie, c’est la version originelle qui a été choisie pour les représentations lyonnaises dans le cadre du festival « Les Jardins mystérieux ». La vision adoptée par le metteur en scène David Marton est unique et originale, plongeant le spectateur dans une atmosphère onirique ; mais est-ce pour le meilleur ou pour le pire ?

Viktor von Halem (Orfeo) © Stofleth
Viktor von Halem (Orfeo)
© Stofleth
Lorsque le rideau se lève, le public découvre un décor simple qui restera unique jusqu’à la fin de la représentation. Une maison engloutie dans le sable, un arbre assez sec, deux tables de chaque côté, l’une grande sur laquelle un repas est prêt et l’autre petite où se trouve un vieil Orfeo tapant à la machine à écrire. On regrette peut-être le bruit de l’appareil pas toujours au rythme de la mélodie de l’orchestre. Le premier récitatif arrive enfin, laissant entendre un héros dont la voix est celle d’une basse ! Victor von Halem nous livre ici toute la profondeur de son timbre riche de dizaines d’années d’expériences. Chacune de ses interventions est d’une justesse remarquable, tant techniquement que scéniquement. Peut-être est-ce là une des plus belles basses actuellement sur scène et le public ne s’y trompera pas au moment des applaudissements.

Face à lui, Orfeo jeune, le contre-ténor Christopher Ainslie à la voix légère, parfois un peu trop : on peine un petit peu à l’entendre dans son duo avec Eurydice. La mise en scène n’impose ensuite aucune lecture : cet Orfeo est-il un simple souvenir ? Est-ce la représentation de son esprit face à son vieux corps ? N’est-ce qu’un rêve ? Chacun est libre de comprendre ce qu’il veut ou peut dans cette logique de rêve insaisissable pour un esprit éveillé. Les deux Orfeo se croisent quelquefois, leurs voix ne se mêlent presque jamais mais prennent le relais l’une de l’autre, comme par exemple lors du célèbre et attendu « Che faro senza Euridice ? ». Moment de déception alors : là où on attend le paroxysme de l’émotion se joue une scène mécanique, presque plate, tandis que la basse avait sublimé le récitatif introducteur.

Elina Galitskaya (Eurydice) et Christopher Ainslie (Orfeo jeune) © Stofleth
Elina Galitskaya (Eurydice) et Christopher Ainslie (Orfeo jeune)
© Stofleth
Elena Galitskaya campe quant à elle une superbe Euridice à la voix puissante et envoûtante, partant dans l’émotion sans jamais aller trop loin, dans la douceur comme dans la force. Son « Che fiero momento », instant de grâce, dégage une grande énergie avant de devenir douleur et complainte lors du couplet, retrouvant finalement sa force dans la reprise. Et quelle reprise ! Le choix est ici très étrange : une coupure survient en pleine montée, juste avant le dernier refrain. Nous sommes stoppés en pleine ascension, frustrés il faut bien l’avouer, mais la force qui survient après cette coupure dans le dernier « Che fiero momento… » est telle que nous en sommes presque assommés. Survient alors une autre frustration, cette fois dirigée contre la partition : celle de la brièveté de ce moment absolument divin.

Les moments de pause sont d’ailleurs récurrents dans cette mise en scène, la freinant parfois un peu trop, suivant probablement la pensée du poète âgé. Le texte assez peu cohérent qui défile de temps à autre sur le mur d’arrière-scène n’apporte finalement pas beaucoup à l’ensemble si ce n’est une gêne certaine pour suivre les propos chantés.

© Stofleth
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Le chœur enfin tient une place prépondérante dans cette œuvre et lui apporte toute sa dimension grâce aux talents et à l’unicité qui le compose. Les voix d’hommes dans l’air du premier acte « Ah, se intorno a quest’urna funesta » sont exceptionnelles de clarté et de légèreté pour ne citer que cet exemple. Leurs apparitions fantomatiques sont une des clefs de cette mise en scène non pas intelligemment pensée mais ressentie. L’absence de coulisse offre une dimension fabuleuse aux voix des démons sortant alors de nulle part et partout à la fois, tandis que leur apparition dans un air rougeâtre et nébuleux est du plus bel effet.

Si l’on ne comprend pas tout ce qui se passe sur scène, on n’en ressort pas moins interrogé et interrogateur. Entrez dans cet Orfeo ed Euridice comme dans un rêve dont on ignore si l’on en ressort bien complètement. Une expérience rare et prometteuse, malgré quelques défauts pardonnés par la qualité globale de la représentation.