Quelle déception pouvait-on lire sur les visages du public qui venait fêter ce centenaire de l’Orchestre de la Suisse Romande avec Sonya Yoncheva, soprano acclamée de par le monde... et qui, souffrante, devait se voir remplacée au pied levé par la soprano lituanienne Asmik Grigorian.

Asmik Grigorian © Rytis Seskaitis
Asmik Grigorian
© Rytis Seskaitis

La déception se mue vite dans le bonheur de découvrir cette soprano qui charme tant par le timbre et la voix que par la sensibilité déployée. La jeune cantatrice est déjà acclamée sur les plus grandes scènes du monde (tel le Festival de Salzbourg). Sans nul doute le sera-t-elle prochainement sur les planches du Wiener Staatsoper pour Cio-Cio-San, Norma au Theater an der Wien et Rusalka au Théâtre Royal de Madrid…

En guise de préambule, l’Orchestre de la Suisse Romande nous offre une superbe « Polonaise » extraite d’Eugène Onéguine, très enlevée. Le chef Jonathan Nott en relève la verve unique, galvanisant l’orchestre avec maestria, en particulier les cordes qui sont brillantes à souhait. On relève aussi la magnifique gestion du crescendo orchestral dans la ballade symphonique « Voyevoda », des vents aux aguets et un pupitre d’altos suaves à souhait, accompagnés de violoncelles qui font montre d’un très beau lyrisme.

Dans cette première apparition genevoise pour Asmik Grigorian, la chanteuse va exceller en ce début de concert entièrement dédié à Tchaïkovski et ses opéras : dans les extraits du magnifique Eugène Onéguine, mais aussi de La Dame de Pique et de Iolanta, elle saura agrémenter chaque air d’un halo dramatique idoine.

L’air de Lisa de La Dame de pique nous permet de voir rayonner des aigus scintillants ainsi qu’un médium riche. La voix de la chanteuse, très dramatique, est poignante dans son évocation du chagrin qui la tourmente et en fin d’air, ses graves se lieront à merveille avec le hautbois. Le comble de l’émotion est atteint lors de la « scène de la lettre » et l’air de Tatiana qu’Asmik Grigorian empoigne avec beaucoup de véhémence. La flûte, le hautbois et la clarinette se répondent avec un lyrisme parfait, malgré un cor solo en délicatesse. La soprano s’envole, son tourment l’emporte... Malheureusement, le chef ne suit pas et paraît systématiquement un peu en deçà de la chanteuse, ce qui ne manque de provoquer un sentiment de freinage à la direction. On aurait aimé plus d’effusion, c’est resté un brin sage.

En deuxième partie de programme, deux œuvres du répertoire russe viennent ravir le public, avec tout d’abord la roborative Nuit sur le Mont Chauve de Moussorgski, ses cordes alertes et ses cuivres de feu ! On aura bien vu passé quelques sorcières… Et quelle mise en exergue des vents, dont on relève la qualité superlative, des flûtes acérées aux trompettes étincelantes en passant par des trombones hiératiques. Si les Moussorgski ont permis d’entrevoir la puissance de l’orchestre, c’est avec les mille discours de vents qu’on apprécie particulièrement la direction de Jonathan Nott. Le chef est très à son aise dans Stravinsky avec un Oiseau de feu grinçant, souriant, ludique, soyeux, aux mille visages, à l'image de cet orchestre qui s’épanouit au fil du temps. 

Ce bel anniversaire aura permis d’explorer les multiples facettes de l’Orchestre de la Suisse Romande, son histoire et sa modernité toujours renouvelée. La révélation Asmik Gregorian en est une nouvelle preuve.

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