Générosité expressive, maîtrise technique à peu près sans concurrence, sonorités souvent vertigineuses. Avec le Quatuor Hagen, l'aventure intérieure recouvre l'aventure musicale ; la quête est l'épopée de ces aventures confondues : quête prospective chez Schubert, introspective pour Chostakovitch.

Quatuor Hagen © Harald Hoffmann
Quatuor Hagen
© Harald Hoffmann

Le monde intérieur de Chostakovitch n'est pas un monde ludique, c'est un paysage de mort, parcouru de pulsions violentes. Et cela, les musiciens du Quatuor Hagen l'ont parfaitement compris et restitué. Imperturbables, graves, presque hiératiques, ils nous font assister à six étapes successives d'une cérémonie mortuaire. Leur Élégie est une respiration sur le déclin, qui persévère encore, mais péniblement. Étrange monodie que celle-ci, jouée comme un filin en déroulement constant, abolissant tout repère harmonique. Car ce filin qui se déroule est seul susceptible de déconstruire le temps du réel pour faire pénétrer, note après note, mètre après mètre, l'auditeur dans une temporalité autre, proche d'une lenteur de rêve.

Dans la Sérénade, la mort se dessine, sans prestige, sous la forme d'expirations sifflantes. Goutte à goutte lancinant, l'écrasement de la corde tire des grimaces de douleur à Lukas Hagen. Les pizzicati qui y répondent, joués comme par inadvertance – néanmoins parfaitement en temps – ponctuent sobrement cet épisode d'un signal rythmique. Le geste gras et sûr de Clemens Hagen – aux petits airs de Marlon Brando – est celui d'un violoncelliste de trempe supérieure. Son bref récitatif sonne comme un grommellement sourd ; on croirait entendre un homme, non pas un instrument. Ailleurs, il frappe par la rondeur du son et la qualité de ses legatos, proprement stupéfiants.

Intermezzo. Le même Clemens pose à présent une longue pédale grave de mi, comme un index pointé sur une scène macabre. Il incarne le bourreau insensible : acouphène que l'oreille ressent comme un corps étranger, qu'il fait persister jusqu'à la nausée. Mais entre-temps, le violon de Lukas Hagen s'est affolé – chien aboyant d'incompréhension à la mort de son maître. Chargé d'harmoniques, le son est volontairement émacié. Il signale telle une alarme des horreurs d'un degré encore inconnu. En comparaison, le Nocturne semble avoir été piqué de morphine, car toute douleur s'est évanouie. À sérénité nouvelle, sonorités nouvelles : le son du Quatuor Hagen s'allège encore vers le pianissimo, et c'est comme si le sol se dérobait sous nos pieds. Les musiciens semblent explorer, sans tressaillement, le seuil de l'audible. Ils investissent l'espace sonore avec la même attention scrupuleuse que s'ils jouaient une création contemporaine. Prendre garde à ce que le son, très ténu, puisse également être entendu hors des premiers rangs est un enjeu auquel les Hagen devraient cependant prêter plus d'attention ; il en va de la frustration des balcons supérieurs.

Comme pour Chostakovitch, le 15ème quatuor sera le dernier pour Schubert ; lui aussi portera les interrogations d’un homme confronté aux mystères de l’existence. Mais si le dernier soupir du maître russe porte toujours les angoisses de l’existence et de la mort, cet ultime quatuor de Schubert atteint une forme d’apaisement, d’émerveillement confiant et tranquille. Moins connu que le quatuor « la jeune fille et la mort », qui le précède, moins apprécié que le quintette à deux violoncelles qui le suit, il réalise pourtant de ces deux œuvres une merveilleuse synthèse.

Les Hagen, quant à eux, ne font pas dans la demi-mesure ; les premiers grands accords de l'Allegro molto moderato poussent l'attente des croches pointées et les respirations jusqu'à l'insoutenable. Quelques mesures plus loin, le deuxième thème est introduit par la voie la plus lumineuse, celle de la gratitude, sur un léger frisson de cordes. Lukas Hagen l'aborde en surface de son instrument, affichant un vibrato de jeune premier. On sent chez lui une volonté de se détourner des poncifs et des facilités, une quête vers le ton juste, mais une quête qui semble le mener parfois à la limite du débordement expressionniste. Certains pourraient arguer que l'investissement du violoniste tend trop souvent à l'exhibitionnisme. Si la posture se défend, c'est certainement l'argument de sincérité qui apposera le dernier mot ; cette joie, on l'entend, on la voit qui finit par pénétrer en lui par tous les pores de sa peau, puis se transmettre jusqu'aux auditeurs. Le frisson musical guette à chaque instant. Même l'absence de l'altiste Veronika Hagen, remplacée par sa belle-sœur Iris, passe facilement inaperçue pour qui écoute le concert les yeux fermés.

Une chose est sûre en tout cas, ces deux quatuors méritent bien la place qui leur est réservée dans le répertoire des quatuors ; et avec les Hagen, ils sont en de bonnes mains.

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