Mercredi dernier à la Philharmonie, le futur directeur musical de l’Orchestre de Paris a fait rimer Mahler avec nobiliaire, le temps d’une lecture aux tendances stylistes. En première partie, le jeu sans fard d’Isabelle Faust transfigurait le Concerto « à la mémoire d’un ange » d’Alban Berg Berg. Isabelle Faust ! Joies d’une expression naturelle et spontanée, de ce tout immarcescible qui nous arrive comme tombé du ciel. Au contraire, l’art de Daniel Harding est celui d’un calligraphe scrupuleux : moins coloriste que son prédécesseur Paavo Järvi, il s’impose avant tout comme maître du contour.

Daniel Harding © Julian Hargreaves
Daniel Harding
© Julian Hargreaves

Dans un monde où l’on ne tardera pas à diriger avec les orteils, Daniel Harding frappe par le « classicisme » de sa battue : noblesse souple, sans excès de zèle. Deux mouvements, quatre estampes intérieures. Long travelling dans un paysage gris et nébuleux, où l’orchestre, quittant toute matérialité, n’est plus qu’ombre de lui-même. Isabelle Faust nous offre une interprétation aux tendances schizophrènes, mais sans perdre en chemin son identité profonde : celle d’une extase glacée. Premières mesures essentiellement « harmoniques », tendues vers la pureté de son, aux magnifiques tenues ; une résilience dans l’aigu qui touche au plus profond de l’âme. Bientôt, un second penchant, beaucoup plus fébrile, souligne les nervures rythmiques. Dichotomie qui prend tout son sens dans cet instant où le thème initial revient habiter les lignes du discours, pizzicato, comme sur des cordes à vides. La clarté (même visuelle) des attaques est exemplaire ; Isabelle Faust se comporte en parfaite konzertmeister. Dans l’Adagio qui achève l’œuvre, on l’entend faire chanter son violon comme un alto. Superbe allégement de texture côté orchestre ; retraite toute en douceur d’où naissent chuintements et halos lumineux. On frémit sur ce mémorable sol suraigu, tenue qui va chercher l’éternel, aux reprises d’archet inaudibles. Le public demande un bis. Et Isabelle Faust d’effleurer le silence dans un Doloroso furtif mais de toute beauté, signé György Kurtag.   

Quatrième Symphonie de Mahler. On a quelque peine à relier les intentions explicites du texte à cette lecture qui dégage une étrange impression de distance. Daniel Harding prend à revers l’indication Bedächtig, nicht eilen (circonspect, sans presser) de l’Allegro. Dans une constante anticipation, il n’hésite pas à faire démarrer chaque phrase dans la précédente, où à se servir de judicieux soufflets (il accentue le quatrième temps pour alléger le premier). Esthétique du rouet ? L’auditeur est promené dans l’édifice sonore comme à l’intérieur d’un manège forain ; étrange pouvoir rotatoire des phrasés, il perçoit la musique qui naît de tous côtés, enfle et s’éloigne. Allégement qui certes corrobore la volonté mahlérienne (œuvre délestée du trombone et du tuba) mais reste tributaire d’un relatif effacement des cordes (elles manquent un peu de rondeur). Daniel Harding leur impose des contours fuyants, dans une plasticité qui peut rappeler le LSO.

Isabelle Faust © Felix Broede
Isabelle Faust
© Felix Broede

Le deuxième mouvement Ohne hast (sans hâte), mené par un violon solo racoleur, resserre l’attention autour des gémissements d’un cor ; sinistre ostinato qui enrobe ce mouvement d’un charme vénéneux. Très beau tempo, un brin languissant, que celui choisi par Daniel Harding. Les sonorités les moins différenciées se diluent et ondoient dans l’acoustique généreuse des lieux. Quelques brefs coups de sang bousculent l’action et viennent enhardir le propos du troisième mouvement Ruhevoll (tranquille), étiré à l’extrême. Rares instant où l’on entend l’Orchestre de Paris balayer l’échelle sonore dans toute son ampleur. Christina Landshamer prête sa voix aux volkslieder du quatrième mouvement. D’une fluidité et d’une pureté désarmantes, elle vient calmer les changements violents d’atmosphère (notamment dans la reprise fortissimo du thème aux grelots). Harding semble adepte d’une sonorité fondue, mouvante et allusive. Ce qu’il perd en couleur il le regagne dix fois dans la clarté des délinéations. On est déjà impatient d’entendre sa Cinquième Symphonie…. Pour cela, rendez-vous les mercredi 9 et 10 novembre 2016 à la Philharmonie !