S’il s’est aventuré récemment sur le terrain bien gardé de Bach et de ses six Partitas au Festival Bach de Montréal, c’est avec Schubert et sa Sonate n° 20 que Martin Helmchen a assis sa réputation de grand pianiste il y a une quinzaine d’années. Belle idée donc que de rejouer cette très belle pièce précédée de la Partita n° 3 BWV 827 ! Loin de tous clichés affiliés respectivement à ces deux compositeurs, l’interprétation de Helmchen, habitée, sait faire résonner l’un chez l’autre. Tout en apposant sa signature aux pages visitées.

Martin Helmchen
© Marco Borggreve

La Fantaisie qui ouvre l’opus bachien résonne ainsi déjà comme un lied. Loin de l’austérité habituellement apposée à la pièce, la lecture de Helmchen ne mise pas non plus sur une vélocité artificielle : le phrasé est ample, le tempo s’allonge sans pour autant céder le pas aux outrances du rubato. L’Allemande qui suit est d’une limpidité admirable, malgré la complexité du discours à l’œuvre. Sur la Courante, Helmchen montre enfin, techniquement parlant, de quel bois il se chauffe : il le fait pourtant sans outrance, mais bel et bien pour donner à cette danse un rythme effréné et un sens consommé du vertige. Lequel trouve dans la Sarabande qui suit une autre dimension, d’où émerge sans difficulté la belle voix centrale. Poésie et virtuosité se conjugueront encore sur la bien nommée Burlesca, bouillonnante et jubilatoire comme le Scherzo qui fera éclater et converger nombre de voix avec la même morgue. La Gigue finale fugue divinement, et conclut dans une joie communicative cette suite décidément inoxydable.

L’enchaînement avec Schubert se fait sans temps mort. Si le phrasé demeure aussi limpide que chez Bach, les couleurs et nuances se succèdent avec nettement plus d’abondance, quitte à se faire parfois imprévisibles. Mais ce choix singulier n’est pas sans cohérence avec la structure déroutante, à la fois cyclique et dialectique, de l’opus. L’Allegro s’exécute avec son lot de surprises, de détours trop tragiques, trop désarticulés pour une entrée en matière qui se devrait de donner de l’allant et surtout des clefs de lecture. Cette lecture secoue, surprend mais ne manque cependant ni de justesse ni d’à-propos. L’Andantino lent, tragique, se fait ensuite redoutablement expressif : une rage crépite déjà sous son exposition, que ses développements tous plus troublants les uns que les autres fera exploser avec panache. Le Scherzo se fait à son tour versatile, oscillant entre une joie de surface et un apaisement tangible. L’hiver semble encore sourdre dans le Rondo final, empruntant pourtant son thème au lied « Im Frühling » (« Au printemps ») et interprété par tant d’autres avec une énergie solaire. Quelque chose d’une poésie inquiète, d’une mélancolie familière, sourd de ce mouvement où chaque ligne semble chanter. Ce quelque chose rappelle déjà les chorals de Bach, et ce n’est sans doute pas un hasard.

En premier bis, Martin Helmchen proposera une transcription du « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » composé pour orgue par le cantor de Leipzig. La boucle pourrait ici sembler bouclée, dans cette gémellité moins compositionnelle que mélodique. Mais Liszt et son « Über den Flohwalzer » viennent décanter, à la façon d’une danse gracieuse et enlevée, ce chant suspendu. Chant qui n’en résonnera pas moins dans nos oreilles, longtemps après ce beau récital.

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