C’était peut-être le clou du week-end Saint-Pétersbourg de la Philharmonie : Iolanta, petit bijou de Tchaïkovski créé en 1892 au Théâtre Mariinsky par la fine fleur des musiciens pétersbourgeois. Avec Valery Gergiev, l’Orchestre du Théâtre, son chœur et une troupe de solistes habitués des lieux, on ne pouvait rêver plus idiomatique ce samedi soir !

Il a tout de même fallu faire entrer dans la grande salle Pierre Boulez l’action de cet opéra en forme de conte – une princesse aveugle, maintenue dans l’ignorance de sa maladie par son père, jusqu’à ce que l’amour la force à guérir. Un espace est dégagé à l’arrière de l’orchestre, afin d’accueillir d’un côté le chœur, de l’autre les solistes : ces quelques mètres sont-ils suffisants pour permettre aux chanteurs d’exprimer l’évolution des sentiments des personnages ?

<i>Iolanta</i> par les troupes du Théâtre Mariinsky à la Philharmonie de Paris © Charles d'Hérouville
Iolanta par les troupes du Théâtre Mariinsky à la Philharmonie de Paris
© Charles d'Hérouville

À première vue, on en doute : sur les cordes chatoyantes et vibrantes de l’orchestre, les échanges de Iolanta (Irina Churilova) et de sa nourrice Martha (Natalia Yevstafieva), qui ouvrent la pièce, semblent un peu raides. Pas l'ombre d'un jeu d’acteur n'accompagne la musique, à tel point qu’on se demande si l’immobilité des personnages n’est pas censée illustrer la raideur de l’univers surprotégé dans lequel la princesse a grandi. Ainsi figée, Natalia Yevstafieva paraît un peu pincée, son timbre parfois nasillard, et les dames de compagnie indifférentes de Kira Loginova et Ekaterina Sergeeva ne parviennent pas à émouvoir. Comme intimidée par cette solennité, Irina Churilova esquisse en revanche une Iolanta attendrissante, plus innocente que jamais. L’incroyable douceur de ses médiums peu vibrés est touchante et, bien qu’elle cantonne l’orchestre à un piano permanent, celui-ci s’en accommode sans difficulté – les arpèges des bois, tout en rondeur, accompagnent des cordes qui semblent scintiller lorsque Gergiev agite les doigts.

Ce calme trompeur vole en éclats avec l’entrée du roi René (Stanislav Trofimov) et de son médecin (Evgeny Nikitin). Les chanteurs incarnent enfin leur personnage, se regardent l’un l’autre : la scène prend alors tout son sens. Bien loin d’un roi qui dissimule sa fille aveugle, on découvre avec Trofimov un père tiraillé par le doute, prêt à tout pour la guérison de sa fille : son « Gospod moi… », est plus résigné et doux que jamais, en dépit d’une faculté de projection déconcertante (y compris dans les graves périlleux de la partition) qui permet à l’orchestre d’atteindre des fortissimo désespérés. Face à lui, le médecin de Nikitin semble d’une solidité inébranlable : son timbre très clair, ses aigus presque brutaux lui confèrent une puissance quasi divine.

Ce duo fait pâlir, par comparaison, celui d’Alexey Markov et Najmiddin Mavlyanov : le premier campe, avec ses aigus brillants, un Robert jeune premier, presque fat ; le second un Vaudémont un peu guindé, aux phrases parfois hachées. On préfère ce dernier dans son dialogue d’amour avec Iolanta, lorsqu’il fait découvrir à la jeune princesse son infirmité : incarnés par deux chanteurs jusque-là timides, il semble que les personnages s’éveillent ensemble, Mavlyanov s’autorisant des piano voilés paisibles – qui surnagent sans difficulté au-dessus de l’orchestre – et Churilova s’animant peu à peu pour atteindre des aigus opulents qui mettent en valeur la richesse de son timbre. Galvanisé, Gergiev soutient alors les progressions dynamiques sans jamais laisser retomber la tension : il semble que cet orchestre imagé est un protagoniste à part entière, les trémolos de cordes se faisant plus âpres, plus angoissants, lorsque l’amour de Iolanta pour Vaudémont, menacé de mort par le roi pour avoir révélé le secret de sa fille, la décide à accepter la guérison de sa cécité.

Le lumineux tableau final confirme l’épaisseur nouvelle du personnage : la raideur de la jeune princesse, qui voit désormais la lumière, vole en éclats. Irina Churilova s’anime tout à coup et la candeur avec laquelle Iolanta découvre le monde qui l’entoure convient à merveille à la douceur de son timbre rond. Le chœur, enfin pleinement sollicité, semble exulter, à tel point que les voix saturent dans les aigus lorsque les cuivres de l’orchestre les rejoignent, soutenus par des arpèges de violons impeccables de synchronisation. La conclusion explosive déchaîne l’enthousiasme du public, unanimement debout pour applaudir le couple Churilova-Mavlyanov. Preuve s’il en fallait que l’opéra a pleinement sa place à la Philharmonie de Paris : bien servie, la musique de Tchaïkovski ne se suffit-elle pas à elle-même ?

****1