Rejouer une œuvre mille fois entendue nécessite une vision nouvelle, certes. Mais plus le passé est lourd, plus le renversement esthétique susceptible de le rafraîchir est violent. Les premières incartades d’Ivo Pogorelich lui ont valu une volée de bois vert de la presse spécialisée. Pourtant, quel détracteur saurait expliquer son agacement, sinon parce qu’il connaissait les œuvres et ne les reconnaît plus ? Nul n’est plus sourd à la nouveauté que celui qui croit voir son icône rudoyée puis jetée au rebut…

Ivo Pogorelich © Alfonso Batalla
Ivo Pogorelich
© Alfonso Batalla

Pogorelich transforme la Sonate op. 54 de Beethoven en ultimatum cauchemardesque. Sa lecture semble pénétrée de l’idée que le public pense d’abord avec ses sens, et qu’il est absurde de s’adresser à l’entendement ; d’où un retour en force de la composante rythmique, doublé d’un terrorisme sonore particulièrement prononcé. La condition sine qua non est la déconstruction de la « phrase musicale ». Pendant ce temps, des effets de rafale soulignent le versant conflictuel de l’écriture : phraséologie russe potentiellement héritée de Richter. Si certains passages semblent uniformément pilonnés, ce jusqu’au-boutisme fait néanmoins entendre quelques correspondances insoupçonnées, certaines périodicités nouvelles.

Enchaîné dans l’urgence, la Toccata op. 7 de Schumann s’est reconvertie en pure étude pour les doigts, au sens de l’exercice de Brahms. Pogorelich déconstruit sans faiblir toute trace de schémas formels pour proposer une sorte de perpetuum mobile duquel jaillissent, de-ci de-là, certains rythmes syncopés : heureux élus de la pensée du pianiste. Dans le sillage de Schumann vient la Suite « pour le piano » de Debussy. C’est fou, on croirait entendre Gershwin. Le pianiste s’abat lourdement sur certaines notes, comme s’il voulait mieux nous les faire manger ; la polyphonie succombe derrière l’éclat du timbre, la puissance des impacts.

On comprend que le public aille chercher chez Pogorelich quelques satisfactions violentes. Leur teneur ne déçoit jamais ; ils rompent l’engourdissement d’une morsure concrète. Expression centrale de ses marottes, les concerts du pianiste s’apparentent aux plaisirs malsains de la tauromachie. En ceci, Pogorelich réalise une sorte d’équation passionnante entre l’interprète, la musique et l’auditeur : l’un se nourrit de l’énergie des deux autres et les épuise.

Pogorelich semble ré-apprivoiser ses moyens dans la seconde partie du programme – le début du concert était – d’un point de vue purement plastique – bâclé. D’une facture nettement plus soignée, ses Granados déjouent la préhension du temps. Arrêt sur image. Puis le pianiste de continuer au compte-goutte, ad libitum. On est parti loin dans l’enveloppe du son : attaque, tenue et chute sont uniment soignées. Changement de programme, Pogorelich descend les six moments musicaux op. 16 de Rachmaninov marche par marche, en traînant les pieds sur les chromatismes. Les traits, parfois écrasés, commencent à ressembler aux clusters. A l’oreille, le rendu est superlatif : son énorme, on est parfois aux limites de ce que peut encaisser la mécanique – un accord un peu trop forcé reste aphone.

Admettons, Pogorelich nous fait découvrir une possibilité de jouer hors cadre. Simple hétérotopie pour autant ? Après tout, ça y ressemble : nulle soif d’idéal, on cherche avant tout dans l’ailleurs à faire réagir. Le souci, c’est que la provocation éclipse l’invention : quelle scénographie ! A mi-chemin entre voyou nonchalant et personnage Célinien, Pogorelich serait-il pogromiste ? Toujours est-il, un credo explicite portant sur sa musique ne ferait de mal à personne. Car « Never complain, never explain », c’est tout de même un peu facile.