En train de déambuler dans le hall de la Salle Gaveau avant le récital de Jean-Paul Gasparian, on sursaute quand quelqu’un tambourine à la petite porte de côté, fermée. C’est le pianiste qui cherche à entrer ! Vite, on ouvre pour permettre à l’artiste de se préparer. Entré par la petite porte, Gasparian pourra sortir la tête haute par la grande à l’issue d’un récital homérique.

Le pianiste dédie la première partie à Chopin. Tout l’art de la miniature du compositeur y est représenté : une série de mazurkas, une ballade et une série de valses, encadrées par deux polonaises. Cette sélection, appréciable par le fait qu’elle ne brise pas les numéros d’opus, est l’occasion pour le musicien de faire démonstration malgré lui de son insolente facilité technique. La Polonaise op. 26 n° 1 met en avant la qualité du legato, l’« Héroïque » op. 53 s’attache les services d’un détaché précis, avec ses fameuses octaves finales à la main gauche, déroulées ici sans le moindre accroc, tandis que la densité harmonique de la Ballade n° 3 est restituée avec une clarté impressionnante. Le tout s’accompagne d’un jeu de pédale qui ne noie jamais la moindre note, qui lie le son tout en le laissant respirer, restant attentif à la ligne de basse.
Cette démonstration de Gasparian se fait à son corps défendant car l’artiste met son arsenal technique au service d’un discours musical aussi intelligent que varié. Preuve en est cette constante du concert : cette manière de finir les phrases d’un geste d’une souplesse infinie, la main quittant le clavier vers le ciel en caressant les touches pour ne pas brusquer les fins de phrases, et ce quel que soit le tempo, jusqu’aux guirlandes vif-argent de la Valse op. 64 n° 2, dont chaque occurrence est un délice. Le pianiste sait assouplir le texte grâce à un art du rubato qui culmine dans le passage central de l’op. 26 n° 1, lorsque la main gauche hérite du thème.
Celui-ci est rendu plus irrésistible encore par un toucher d’une beauté indéniable. Les attaques les plus incisives ne sont jamais agressives, mais peut-être y manque-t-il parfois à peine ce brin d’aspérité qui viendrait individualiser davantage certaines pièces, à l’image de mazurkas qui pourraient gagner en déséquilibre rythmique. Cette demi-retenue s’explique-t-elle par la volonté de bien distinguer l’élégance feutrée chopinienne de la fougue impétueuse lisztienne ? La seconde partie du concert, dédiée aux paraphrases d’opéras de Verdi par Liszt, voit le piano s’ouvrir et atteindre une puissance d’évocation superlative. L’ordre des paraphrases est judicieusement choisi, à mesure que le texte se densifie : d’abord Aïda et Le Trouvère, dérivés de duos, puis Rigoletto et Don Carlos, issus d’un quatuor et du chœur.

La sensibilité de Gasparian trouve son acmé dans la première, explorant une atmosphère feutrée où les trilles piano tintinnabulent entre les emportements lyriques aussi désespérés que maîtrisés. La salle, prompte aux applaudissements, est émue, pétrifiée, si bien que le pianiste peut prendre son temps avant d’enchaîner sur le « Miserere » du Trouvère, dont le glas introductif fait frissonner. Gasparian alterne habilement entre cette ambiance macabre, où se mêlent l’ostinato rythmique implacable et les grouillements macabres, et la cantilène insouciante et romantique.
L’alternance devient plus complexe avec les quatre personnages de la Paraphrase de concert sur Rigoletto, mais là encore le musicien trouve le ton et le son juste pour chaque séquence. Le caractère plus brillant du morceau est l’occasion pour Gasparian de prendre une liberté bienvenue, où la conduite des arpèges, gammes et accords pyrotechniques dépasse la « simple » prouesse technique. Enfin, le chœur de fête et la marche funèbre de Don Carlos libèrent toute la puissance du Steinway sans que le discours perde en lisibilité. À nouveau le pianiste différencie à merveille les deux thèmes, avant de les réunir de manière grandiose.
Après ce programme athlétique au possible, Gasparian aurait pu s’arrêter comme prévu. C’était compter sans une suite de quatre bis habilement sélectionnés, avec pour commencer la délicatesse touchante de la « Romance à l’étoile » de Tannhäuser arrangée par Liszt, puis une Barcarolle n° 4 de Fauré dont le caractère allant n’efface pas la vibration du chant. Des bis reposants ? La transcription de « Fêtes », extrait des Nocturnes pour orchestre de Debussy, par Leonard Borwick, signe le retour de la complexité, où l’on entend chaque motif avec une précision inouïe. La transcription par Liszt de la « Mort d’Isolde » clôt la soirée en apothéose : la fluidité du rubato le dispute aux contrastes de nuances, tandis que la polyphonie orchestrale irradie comme jamais.




















