Ambronay joue les prolongations estivales en ce dernier dimanche de festival encore chaud et ensoleillé. C'est d'abord l’ensemble Labadaude, invité dans le cadre du module « Ambronay Jeunes Talents – excubation », qui présente un programme baroque titré « Mariposas. Au soir de l’âge d’or espagnol ». C’est l’idée de pièces musicales, papillons (« mariposas » en espagnol) qui viennent spontanément, d’un battement d’ailes, s’offrir à la passante, la badaude donc, flâneuse dans les rues d’une ville ibérique inondée de soleil et de sentiments profonds.

Dans la Salle Monteverdi de l’abbaye, Nicolas Arzimanoglou-Mas entre sur scène. Il s’installe sur sa chaise, prend son théorbe et offre son plus beau profil tel un médaillon antique. Les pièces seront présentées avec une application et une fragilité touchantes. Il exécute avec évidence la Canzona I de l’Italien Johannes Kapsberger où l’irisation de quelques cordes suffit à nous placer dans l’air sec de cette Espagne musicale. Sensation ensuite enrichie avec l’arrivée de Thaïs Péron Le Ouay aux flûtes à bec ou au violone, et d’Ana Orozco à la harpe espagnole, plus métallique, solaire, verticale que la grande harpe moderne. Peut-on ensuite trouver plus de relief et de dynamiques dans une partition de harpe que dans l'arrangement de la Tarantelas de Santiago de Murcia, où les cordes pincées sonnent comme de véritables percussions ?
Enfin, c’est la soprano Madeleine Prunel, passée récemment par le Jardin des Voix de William Christie, qui complète l’ensemble, entrant dès la troisième partition depuis le fond de la salle dans Ojos negros de mis ojos de Diego Gómez de la Cruz. Chacun des airs chantés qui suivra se jouera d’une même œillade amoureuse et passionnelle, témoignage d’un je t’aime moi non plus décliné sous toutes les formes. Grâce aux admirables moyens vocaux dont elle fait montre, Madeleine Prunel touchera du doigt dans Ojos pues me desdeñáis de José Marín « la tristesse et la volupté mêlées, à dire vrai, indéfinissables, premières mélancolies que procure la beauté » dont parle Maurice Barrès dans ses souvenirs de Voyage en Espagne.
Labadaude est là, ensemble, de fraîcheur et de spontanéité, comme dans l'avant-dernier bis chanté en chœur, introduisant parfaitement l’immense émotion de la fin d’après-midi : Jordi Savall va reprendre dans l’abbatiale le Llibre Vermell de Montserrat qui, en plus d’avoir été l’un des premiers disques de son ensemble Hespèrion XX (devenu XXI au XXIe siècle), a constitué depuis 1978 un jalon essentiel dans l’histoire de la musique.

Quelques coups de cloches isolés au début et à la fin viendront sanctuariser ce moment d’une ineffable spiritualité. Ces mêmes cloches tintinnabulant régulièrement dans « Stella splendens » confèrent à ce concert l’aspect d’une féérie stellaire et sans âge. On entre alors dans la nuit comme certains entrent en prière, regardant les étoiles et attendant un signe. Autour d’un feu ou dans l’église, les pèlerins arrivent et patientent. Sans se parler, ils communient et se mettent à chanter, en latin et en catalan, union parfaite du populaire et du sacré, alternant chants religieux et danses en ronde.
Comment ne pas penser qu’au moment même où se déroule ce concert, le pape réunit pareillement le monde catholique à Paris ? Car entendre aujourd’hui le Llibre Vermell interprété par Savall depuis notre époque, c’est établir une concordance spirituelle des temps et des espaces, dans une Méditerranée telle qu’admirablement dépeinte par l’historien Fernand Braudel où les influences orientales ne sont jamais loin, ici au son du santur. Mais c’est aussi tordre le cou à tout une série de préjugés liés au Moyen-Âge, véhiculés par notre époque depuis le romantisme. Quoi de plus lumineux que la prière à Marie « Los det gotxs » (d’ailleurs reprise en bis avec le soutien de tout le public) ? Quoi de plus joyeux face à la mort que cette danse finale « Ad mortem festinamus » ? Quoi de plus clair et transparent que ces voix de femmes de la Capella Reial de Catalunya à ce point immaculées qu’elles viennent assurément transpercer le toit de l’abbatiale pour atteindre le ciel ?

Longtemps nous restera en mémoire le « Polorum regina », clé de voûte de tout l’édifice, introduit par la harpe et la vielle à roue dans un moment d’introspection et de veille, d’où émerge le thème exposé à la vièle à archet de Jordi Savall, prière depuis la nuit des temps. Maître en son royaume, il livre là une leçon, continuée comme un thrène d’espoir dansé au ralenti, porté par la voix divine d’Elionor Martinez. Enfin, là et là seulement, dans ce lieu et en ce moment, les étoiles s’alignent pour nous révéler les secrets d’une architecture qui résonne et répond exactement à une œuvre musicale quasi contemporaine, chacune conçue pour élever l’humanité.
Le déplacement de Romain a été pris en charge par le Festival d'Ambronay.
























