Le Ballet de l’Opéra de Paris interprète actuellement l’un des plus beaux joyaux de son répertoire : Le Lac des Cygnes, dans la chorégraphie onirique et spirituelle de Rudolf Noureev (1984). Ballet romantique par excellence, le Lac des Cygnes, composé en 1895 par Marius Petipa et Lev Ivanov sur la célèbre partition de Tchaïkovski, est la réponse russe aux ballets romantiques parisiens du milieu du 19ème tels que La Sylphide (1832) ou Giselle (1841). Bouleversant par la pureté chorégraphique de ses actes en blancs et son esthétique minimaliste, le Lac des Cygnes apparait encore aujourd’hui comme un chef d’œuvre d’une rare modernité.

<i>Le Lac des Cygnes</i>, Ballet de l'Opéra de Paris © Julien Benhamou | Opéra national de Paris
Le Lac des Cygnes, Ballet de l'Opéra de Paris
© Julien Benhamou | Opéra national de Paris

Conte tragique inspiré des mythologies nordiques, le Lac des Cygnes raconte le destin de la princesse Odette, transformée en cygne par le malfaisant Rothbart. Lors d’une partie de chasse, le prince Siegfried menace la princesse-cygne de son arbalète, avant de tomber sous son charme. Mais le prince est trompé par Odile, la fille de Rothbart qui apparaît en cygne noir sous les traits d’Odette, et dont il demande la main. Odette, condamnée, et le Prince au désespoir, disparaissent sous les eaux montantes du lac dans un acte final déchirant.

La chorégraphie du Lac de Noureev est particulièrement intéressante car elle donne une dimension plus psychologique au personnage du Prince Siegfried, sur lequel plane sans cesse l’ombre malfaisante de Rothbart. Le magicien pourrait même être interprété comme une apparition mentale, un démon intérieur du Prince. Siegfried nécessite donc une interprétation mature et subtile. Dans le rôle titre, le jeune étoile Germain Louvet n’est que presque parfait : brillant par sa grâce éthérée et sa technique d’une extraordinaire propreté, mais plus en retrait sur le plan de l’interprétation. A l’exact opposé, Léonore Baulac, dans le double rôle d’Odette et Odile, propose une interprétation très engagée mais plus décevante techniquement. Son apparition en cygne apeuré est d’ailleurs tellement jouée qu'elle manque un peu de grâce, là où on aurait préféré moins de réel et plus de magie. La danseuse retrouve rapidement plus de naturel et de fluidité dans le reste du ballet, même si l’on peut regretter un manque de virtuosité, notamment avec l’interruption des fouettés avant la fin de la mesure. Complétant le trio, François Alu donne corps à Rothbart avec beaucoup de réalité. Sa justesse d’interprétation et sa variation virtuose lui valent une ovation méritée.

Autre personnage central du Lac : le corps de ballet, dont les danses d’ensemble splendidement aquatiques des actes en blanc font tout le sel de la chorégraphie. Et il faut reconnaître une jolie maîtrise lors de cette première, portée par des ensembles harmonieux et précis.

Le Lac est aussi émaillé de nombreuses variations de solistes. Le Pas de Trois du premier acte est superbement dansé par Sae Eun Park, Hannah O’Neill et Paul Marque. Les deux danseuses brillent littéralement par leur technique, en particulier dans les sauts. On sent davantage de trac du côté de Paul Marque.

La danse des Quatre Petits Cygnes est sans doute l’un des moments les plus attendus du Lac. Sa chorégraphie, réglée par Lev Ivanov, a d’ailleurs été fidèlement transmise au gré des décennies. Interprétée par Marine Ganio, Alice Catonnet, Charline Giezendanner et Pauline Verdusen, la variation est un sans faute : uniforme, musicale, précise. On ne retrouve malheureusement pas la même qualité dans la variation des Quatre Grands Cygnes, dansée par Fanny Gorse, Ida Viikinkoski, Laure-Adélaïde Boucaud et Emilie Hasboun. Là où les Petits Cygnes mettent en valeur la vivacité du bas de jambe et la pureté technique du temps de pointe, les Grands Cygnes s’illustrent dans des exercices de développés à grande hauteur. Les quatre interprètes manquent de simultanéité tandis qu’Ida Viikinkoski, pourtant belle danseuse dans le registre néoclassique, discorde visiblement avec des développés de plus faible ampleur.

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