Edouard Lalo et Arthur Coquard sont les deux noms indissociables pour qui cherche à savoir qui a composé La Jacquerie (1895). Si Lalo a pensé l’intégralité de l’œuvre et composé le premier acte, c’est à Coquard que revient le mérite de la composition des trois actes suivants.

© Marc Ginot
© Marc Ginot

L’opéra nous plonge au cœur du XIVème siècle, en pleine révolte du peuple paysan face à une noblesse inflexible. Revendication égalitaire et aspiration à la liberté sont au cœur de ce drame. À ce contexte de révolte se greffe une histoire d’amour impossible entre la fille du seigneur (Blanche) et le chef de file des paysans oppressés (Robert). Le final dramatique est rythmé par la mort du Comte de Sainte-Croix, de Robert et par l'entrée dans les ordres de Blanche. 

Participant à la résurrection du répertoire de l'opéra français, le Festival Radio France présente en version de concert cette partition à quatre mains. À en juger par la bonne qualité de la représentation, la prise de risque s’avère payante.

L’étoile de la soirée est française et se nomme Véronique Gens. En Blanche, elle trouve un rôle mettant en valeur ses meilleures qualités. D’emblée très digne, toute en retenue, jamais dans l’excès émotif, elle livre une interprétation des plus touchantes ; jonglant à merveille entre l’amoureuse torturée, l’orpheline révoltée et l’amante résignée. La voix semble en pleine forme. Les aigus sont nets et puissants. La projection, le style sont superbes et l’articulation impeccable.

Sa consœur Nora Gubisch se trouve moins à l'aise dans le rôle de Jeanne. La mezzo accuse un manque de legato qui pénalise l'uniformité et la continuité de ses phrases musicales. Les aigus sont tendus et le vibrato trop marqué. Son interprétation de la mère acceptant le sacrifice de son fils n’apparaît que moins crédible. Gageons qu’il ne s’agit que d’une méforme passagère.

Le fils en question, le héros qui mène les siens à la révolte, est interprété par Charles Castronovo. Puissant, aigus tranchants, véritable chef de troupe, le ténor américain livre à merveille ce que l’on est en mesure d'attendre du personnage de Robert. Cependant, il semble limiter son interprétation au seul tempérament héroïque. Aussi, l’amoureux courant au sacrifice pour sa belle apparait de manière moins convaincante que le héros chef de guerre. Coquard gâte pourtant les deux amoureux d’un superbe duo au dernier acte qui manque ici un peu de nuances et de passion.

Le Guillaume de Boris Pinkhasovich est magistral. Timbre magnifique, puissance terrassante et terrifiante. Projection impeccable : en deux mots un Guillaume idéal. On pardonnera à ce baryton russe une articulation légèrement pateuse. 

Jean-Sébastien Bou est un Comte suffisamment antipathique comme l’exige le rôle. Le Sénéchal de Patrick Bolleire justement puissant et menaçant.

La direction de Patrick Davin est énergique et très enlevée même s’il ne parvient pas toujours à faire ressortir au mieux toutes les subtilités de la partition. Quelques sonorités dissonantes au sein des pupitres de cuivre de l’Orchestre Philharmonique de Radio France se font entendre. Certains solos manquent également d’intériorité et de dramatisme. Tout de même, c’est tambour battant que Patrick Davin mène son orchestre insufflant le vent de révolte nécessaire.

Dernier protagoniste, le Chœur de Radio France, assez homogène, participe également à la réussite de la soirée. Belles interventions à la hauteur de la richesse du traitement fait au chœur par les deux compositeurs.

En définitive, cette soirée est une belle résurrection d’une œuvre qui mériterait largement un traitement scénique. Mais pour passer de la version de concert à la version scénique, qui aura le courage et l'audace de franchir le pas ?