Quelle idée de venir présenter à Paris programme de telle envergure, dans une réalisation si défaillante sur le plan technique ! Et encore, si ce n’était que ça : Lars Vogt ne s’écoute pas, fait curée de la musique dans un patchwork formel ponctué d’affects. Une performance brouillonne, hagarde et décousue, qui remet en question le vedettariat mondial du pianiste.

Lars Vogt © Felix Broede
Lars Vogt
© Felix Broede

Jouées sans pédale, les Variations Goldberg de Lars Vogt ont vocation d’épure. Comme tant d’autres avant lui, il voudrait en dégager le squelette formel. À tort ? Pas forcément, car l’impression chaotique que nous tirons de cette performance vient avant tout du fait que Lars Vogt se contente de construire un ordre apparent là où nous devrions sentir un ordre profond.

La sarabande d’ouverture (Aria), velléitaire, semble vouloir s’échapper à tout prix de la pulsation. Lars Vogt s’inspire des phrasés au clavecin pour arpéger et décaler dans le temps tout ce qui peut l’être. Mais à l’écoute, l’impression est celle d’une désynchronisation. Hiatus déroutant avec les variations, plus tendues. Le pianiste subordonne transparence et clarté à une recherche un peu éperdue de sophistication, saluant comme sacré tout ce qui n’a jamais été entendu. Chaque variation jouée « doit » trouver une nouvelle syntaxe et une nouvelle idée… logique de surface qui s’essouffle vite. Car se contenter de filer tout schuss les variations « méditatives » (variations 7, 13, et 15, 21, 25 en mineur) et d’écarteler dans le statisme le plus abstrait tout ce qui ressemble à une toccata (variations 12, 29) est un credo un tant soit peu rentre-dedans. Le pianiste cherche en vain dans le rubato de quoi tempérer ces nourritures abstraites ; mais le gonflement systématique de chaque entrée de voix se révèle très vite agaçant. En cherchant à les édulcorer pour l’auditeur, il contrarie certaines lignes au demeurant claires. Le contrepoint est parcouru d’une inutile houle (var. 15 et 21), ou au contraire neutralisé dans un note-à-note sans saveur (var. 25).

Inconstance du tempo là où l’arithmétique Gouldienne en avait fait une religion ; Lars Vogt presse sur les variations rapides jusqu’à ce que la technique s’essouffle : désynchronisation des voix, à-coups et doigts qui se dérobent – ça se gâte très vite !  La variation 23 est un moment particulièrement pénible pour l’auditeur. La main gauche de Vogt presse, se désynchronise, ce qui le conduit plusieurs fois à sauter directement aux mesures suivantes, au point où l’on se demande s’il l’a un jour enchaînée sans se reprendre. Saluons malgré tout dans le jeu de Lars Vogt la qualité de certains plans sonores, notamment une belle basse, mate et pizzée, à la main gauche.

Le premier mouvement de l’opus 111 démarre sans concession, hérissé, serrant les rythmes pointés. Si Lars Vogt perd un peu l’auditeur dans les errances harmoniques précédant l’Allegro con brio ed appassionato, le reste du mouvement est d’honnête facture ; la tension ne chute pas, malgré quelques traits laborieux.

L’Arietta est conçue comme une série de postures psychologiques, un peu caricaturales, vécues par l’interprète. Le curseur rame un temps avant de courir contre la montre. Dès la variation 3, le rythme accélère, comme s’il poursuivait en vain quelque chose (mais quoi, au juste ?). Traits bâclés, essoufflement sanguin, sonorité qui devient écrasée ; puis soudain, largesses non requises faites à bâtons rompus... et l'on reprend son souffle en milieu de phrase !... avant que mélodie et harmonie ne s’évanouissent dans les variations finales, pensées comme de pures textures. 

On a beau tendre l’oreille, plisser les yeux, les intentions du pianiste nous sont restées inintelligibles. Que vient faire cet accelerando en fin de phrase ? Pourquoi diable cogner cette suite d’accords dans les aigus ? Pourquoi ce soudain retrait de son ? Autant d’incongruités qui interrogent silencieusement l’auditeur, quand elles ne l’incommodent pas. Perte de direction, perte de sens, violence gratuite, et ça… no puede ser !

**111