S'il n'avait été question que de la mise en scène de François Girard et de quelques-uns des chanteurs, on aurait pu se croire dans une grande maison d’opéra hier soir pour la première du Vaisseau fantôme de Wagner au Festival d’opéra de Québec. Il y a cependant un « mais »… et même plusieurs.

<i>Le Vaisseau fantôme</i> à l'Opéra de Québec © Louise Leblanc
Le Vaisseau fantôme à l'Opéra de Québec
© Louise Leblanc

Commençons par les points forts. Le travail du metteur en scène François Girard mérite tous les éloges. Comme dans son Parsifal présenté au Metropolitan Opera il y a quelques années, l’homme de théâtre y va d’une proposition ambitieuse combinant plusieurs strates de sens. Dès l’ouverture, Senta est là, agrippant une corde descendant des cintres, entourée d’étoiles qui virevoltent autour d’elle. Cette corde, c’est son ascension prochaine, pressentie, vers le ciel. Au deuxième acte, le portrait du Hollandais est réduit à un œil géant dont la pupille, par un effet absolument saisissant, suit les allées et venues de la jeune fille. Foin des doutes : les deux êtres sont destinés l’un à l’autre, quoique fassent ou disent les Erik de ce monde. Girard entretient toutefois l’ambiguïté sur leur destination finale. La robe de Senta, les cordes de bateau au deuxième acte, la disparition des deux amants : tous ces éléments sont reliés par du rouge. Rouge, couleur de la passion, mais aussi couleur du feu de l’Enfer… Seul autre élément à se détacher d’un dispositif scénique d’une palette chromatique assez sombre : l’or du Hollandais, constitué d’envoûtants agrégats lumineux, reste seul sur scène à la toute fin. Le Vaisseau fantôme comme prélude à L’Or du Rhin ? Pourquoi pas !

Les décors de l’Écossais John Macfarlane ne cessent de fasciner. Construits à l’atelier du Met (qui montera le spectacle la saison prochaine), ils incorporent de magnifiques toiles évoquant l’art du peintre Turner. L’entrée du gigantesque bateau de Daland au début de l’opéra est un des grands moments de la soirée, de même que l’apparition spectrale du Hollandais, au premier acte, qui donne véritablement froid dans le dos. Le véritable ballet de cordes au deuxième acte est un autre temps fort.

<i>Le Vaisseau fantôme</i> à l'Opéra de Québec © Louise Leblanc
Le Vaisseau fantôme à l'Opéra de Québec
© Louise Leblanc

Sur le plan purement vocal, le Daland d’Andreas Bauer Kanabas est une découverte de premier plan. On est ici en présence d’un chanteur de calibre international, une grande voix de basse puissante et riche jumelée à un solide tempérament scénique. Le texte, chanté dans sa langue maternelle, est incarné à la perfection. Éric Laporte, qu’on n’avait pas revu à Québec depuis 2013, a connu une évolution vocale fulgurante, avec une superbe voix de ténor héroïque évoquant celle de René Kollo dans ses plus beaux jours. Il offre un Erik nuancé et engagé, loin du chasseur fruste qu’on souffre parfois dans certaines productions. Rôle plus secondaire, le Timonier trouve en Éric Thériault un interprète idéal. Habitué aux emplois de comprimari à l’Opéra de Québec, il donne à son personnage une italianità aucunement déplacée dans cette œuvre de jeunesse. Les chœurs, plus imposants qu’à l’accoutumée, s’expriment avec force, en particulier celui des marins. Le chœur des fantômes, diffusé par haut-parleurs plutôt que chanté en direct, a un effet des plus surnaturels.

Venons-en aux déceptions. Le baryton anglo-canadien Gregory Dahl, qui avait livré un très honorable Rigoletto il y a deux ans sur la même scène, s’en tire plutôt bien sur le plan vocal. Doté d’une intelligence vocale manifeste, le chanteur pallie le manque d’ampleur de la voix par un placement dans le masque qui donne à son chant une projection plus que satisfaisante. Le problème se situe sur le plan du jeu. Dans le grand air du premier acte, le baryton est figé sur son rocher, ne semblant trop comprendre ce qui se passe. Ayant attendu sept ans pour obtenir la rédemption, son Hollandais aurait dû être beaucoup plus fébrile. Mais voilà, il chante comme s’il récitait sa liste de courses... Dans la peau de Senta, la soprano sud-africaine Johanni van Oostrum déçoit encore plus. Si le jeu n’est guère plus convaincant que son vis-à-vis masculin – difficile de croire que nous sommes en présence d’une femme qui va donner sa vie par amour –, la voix n’est tout simplement pas encore mûre pour le rôle, comme en témoignent les nombreuses duretés dans l’aigu, en particulier dans sa longue scène avec le Hollandais au dernier acte.

Johanni van Oostrum (Senta), Gregory Dahl (le Hollandais) et Éric Laporte (Erik) © Louise Leblanc
Johanni van Oostrum (Senta), Gregory Dahl (le Hollandais) et Éric Laporte (Erik)
© Louise Leblanc

Mais la plus grande désillusion de la soirée se situe dans la fosse. Il ne s'agit pas des musiciens de l’Orchestre symphonique de Québec, qui donnent leur 110% dans cette partition extrêmement exigeante. On peine à trouver quelque trace de spontanéité du côté du chef Jacques Lacombe. Le Wagner du Vaisseau fantôme est pourtant beaucoup plus proche des frémissements weberiens que des mystiques effluves parsifaliennes. L’ouverture, un morceau d’une inspiration hors du commun, ne lève tout simplement pas. Les motifs répétés sont souvent refaits à l’identique alors qu’ils gagneraient à être présentés sous un éclairage chaque fois changeant. La volonté du chef de ne pas enterrer les voix en tenant exagérément les brides de l’orchestre confère enfin à celui-ci un son inhabituellement éteint. Le reste de la soirée est à l’avenant, ce qui n’est probablement pas sans répercussions sur certains chanteurs.

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