C’est avec intelligence que l’équipe de Baugé sélectionne ses musiciens : jeunes instrumentistes au sortir de leur formation, solistes prometteurs auditionnés en Angleterre, chanteurs plus confirmés coutumiers du festival se bousculent sur la scène et dans les jardins. Un des atouts les plus évidents de cette production de Lucia di Lammermoor, outre la qualité de ses voix, se révèlera dès l’ouverture. John Andrews, jeune mais accoutumé du bel canto, dirige l’orchestre avec une intelligence manifeste et insuffle à ce dernier une remarquable texture. Il prend garde à ne pas recouvrir le chant, dissémine avec minutie ses effets rythmiques et ses traits solistes. Emergent du tout une ligne de hautbois, une harpe en grande forme, des pizzicati savamment disséminés. C’est, à proprement parler, un sans-faute.

<i>Lucia di Lammermoor</i> © Opéra de Baugé
Lucia di Lammermoor
© Opéra de Baugé

Sur scène, l’équipe ne démérite pas non plus. Le chœur, dirigé par Christian Foulonneau et pourtant peu fourni, sonne à merveille et accompagne sans accroc les solistes. Jean-Pascal Heynemand campe avec conviction un Normanno doucereux. Sa voix est sûre, bien placée, et le timbre clair. « Percorrete le spiagge vicine » ouvre l’opéra brillamment. Alexander Pidgen ne manque pas de puissance en Arturo, et l’Enrico de Grant Doyle a les graves rocailleux et un medium imposant. Denis Sedov, fidèle au poste, est un Raimondo d’une solidité remarquable, et son « Dalle stanze ove Lucia» récolte tous les suffrages.

L’Edgardo de Ji-Min Park vaut le détour : l’aigu est souple, le phrasé naturel, sa générosité et sa suavité sont le contrepoids idéal au timbre plus poignant de la Lucia de Carleen Ebbs. Leur duo « Intendo ! Di mia stirpe » est, avec la scène de la folie, le plus beau moment de la soirée. La néo-zélandaise Carleen Ebbs tire pour sa part le meilleur de sa voix, de son vibrato à la Te Kanawa très présent, de son articulation méticuleuse. Les aigus sont tangibles, le grave d’une belle rondeur. Elle fait également montre d’un bon jeu d’actrice, surtout après l’entracte. Elle prend avec « Il dolce suono » pleine possession de la scène, chancelante en son centre et toujours ailleurs, sur des notes encore chaleureuses. « Ardon gli inceni… Spargi d’amoro piano » revêt ici toute sa dimension tragique, éveille la compassion plus que la pitié, la colère plutôt que la terreur. Le surgissement de l’aigu conserve la tendresse du rêve éveillé et ne s’aventure pas sur le terrain, plus tranchant, de la démence. 

<i>Lucia di Lammermoor</i> © Opéra de Baugé
Lucia di Lammermoor
© Opéra de Baugé

C’est que la Lucia de Bernadette Grimmett n’est pas révisionniste, et ne confond pas regard et distanciation : à rebours des malentendus transformant la meurtrière en vengeresse, et la victime en femme forte, Lucia n’apparaît ici qu’en elle-même. Instrument d’un conflit qui n’épargne aucun des protagonistes, en proie avant tout à sa propre faiblesse – celle qui l’empêche de résister à Edgardo, ou de fuir lorsque s’en présente la possibilité – elle n’aura pour choix que celui de fuir la réalité. Au vu de la vague d’applaudissements (pourtant interdits avant la fin d’un acte !) qui n’auront jamais vraiment cessé jusqu’au dénouement, on devine que le public l’aurait bien suivie.

<i>Lucia di Lammermoor</i> © Opéra de Baugé
Lucia di Lammermoor
© Opéra de Baugé

La visite de Suzanne a été sponsorisée par l'Opéra de Baugé

****1