Jeunesse brumeuse, jeunesse malheureuse ? L’Écosse clanique de Donizetti et Cammarano d’après Walter Scott pourrait le laisser penser. Mais loin de présenter seulement les affres et délires sentimentaux, l’actuelle Lucia di Lammermoor  co-produite par les opéras de Limoges, Rouen et Reims dégage aussi un élan et des rêves de bonheur juvéniles, portés surtout par une éblouissante Venera Gimadieva dans le rôle-titre.

Venera Gimadieva (Lucia) © Jean-Pierre Vesperini
Venera Gimadieva (Lucia)
© Jean-Pierre Vesperini

La marche funèbre de l’ouverture et ses trois grands coups du destin installent d’emblée un cadre musical ferme : impossible pour les jeunes héros d’échapper à leur funeste destinée. Mais à l’intérieur de la contrainte fatale ainsi posée naissent durant trois heures de riches tableaux de l’âme humaine. Jean-Romain Vesperini a pris le parti d’une Lucia très psychologique. Sa mise en scène est simple, minimaliste, avec quelques éléments saillants, contrastés.

Au cœur du dispositif scénique, un cube massif, coupé horizontalement et légèrement incliné. Ce symbole du pouvoir lignager, de la force du patriarcat, de l’histoire ancestrale, des forteresses humaines dans une nature hostile, est présenté d’abord par l’un de ses angles pointus, dans l’exposition, en vue extérieure du siège familial des Ashton. S’y opposent ensuite les voilages du second acte. Légers et confondants, ils sont à l’image de l’intrigue qu’Enrico tisse de l’intérieur autour de sa sœur, simple marionnette dans la lutte d’influence propre à cette Écosse renaissante retravaillée par l’Italie romantique.

Enfin, une vue du cube émergeant depuis sa base offre de nouvelles perspectives : une terrasse, une salle de bal, une chapelle même où se tiennent les noces de sang de Lucia et l’homme que son frère lui a destiné, Arturo Bucklaw, en dépit des vœux échangés entre l’héroïne et Edgardo Ravenswood, ressortissant du clan opposé. La flexibilité du dispositif permet ainsi à la scénographie de réaliser de beaux tableaux, flattés par l’excellente lumière de Christophe Chaupin et les costumes de Thibaut Welchlin, d’un classique atemporel. À l’aide des chœurs se réalisent ainsi de belles scènes collectives, lorsque les hommes se dressent de chaque côté de la forteresse, en v, comme sur une proue de bateau vue en contre-plongée, ou lorsque la quasi-intégralité de la troupe investit le château-cube pour les noces et la signature de contrat, surexposant Lucia sur une pierre-autel comme un agneau posé sur la table de l’abattoir – et le sang en coulera abondamment, même si ce n’est pas le sien…

En définitive, c’est avant tout Lucia’s cube : l’enfermement de la jeune femme dans le destin qu’on lui impose explique à lui seul le choix de la forme géométrique. En début du troisième acte, sans musique, la mise en scène motive l’assassinat d’Arturo par Lucia : l’époux rejeté (le timbre métallique que Carlos Natale adopte pour ce rôle d’homme haïssable est adéquat) tente d’obtenir par la force ce qu’il ne peut acquérir par la douceur. La tentative de viol qui aboutit ainsi au meurtre par pure autodéfense est une explication probante, même si la vue du cadavre subséquente, tandis que la scène se remplit de danseurs invités à la noce qui ne semblent pas le remarquer, l’est un peu moins.

Antonello Allemandi, à qui son expérience et sa connaissance intime de Donizetti permettent de bâtir un son d’orchestre d’une grande volubilité et légèreté, prépare ainsi aux solistes le terrain pour l’expression du bel canto. La voix la plus époustouflante du plateau, c’est indiscutablement celle de Venera Gimadieva. La coqueluche du Bolshoï laisse entendre dès le départ toute la fragilité de Lucia, son évanescence, mais aussi, et c’est plus rare dans la tessiture de colorature, une très belle puissance et expressivité dans les médium-graves. Charmante et excellente actrice, devant assumer une partie vocale extrêmement physique et longue, elle paraît posséder une voix absolument infatigable, dont les demi-teintes dans les aigus et suraigus rayonnent avec une incroyable élégance. Ses duos avec Edgardo font croire au vrai amour : la choix de la distribution est vraiment convaincant, grâce au charisme et au ténor très naturel de Ramë Lahaj. L’impétuosité et l’énergie du jeune premier fait momentanément vaciller la justesse des serments amoureux, mais l’intensité d’un tel moment l’excuse, et irréprochable par la suite, il se montre très touchant dans les derniers moments d’Edgardo.

La seyante basse noble de Deyan Vatchkov (Raimondo) et le baryton très sûr et rond, d’une tessiture très lisse, de Boris Pinkhasovich (Enrico) mettent en évidence l’homogénéité de la jeune distribution, que le dynamisme et l’engagement des choristes consolident, témoignage le beau finale de l’acte deux. Du côté de l’orchestre, la flûte qui accompagne les égarements de Lucia par ses cadences virtuoses et sensuelles, puis le violoncelle qui sublime le chant de cygne d’Edgardo sont deux autres ingrédients très méritants d’une soirée écossaise décidément passionnelle. 

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