Tosca propose un joli défi pour les metteurs en scène en quête d’unité dramatique : si les motifs musicaux se croisent et se répondent d’un bout à l’autre de l’œuvre pour former un ensemble cohérent, le livret se promène de lieu en lieu au fil des actes, depuis l’église où peint Mario Cavaradossi jusqu’à la terrasse du château Saint-Ange où il sera fusillé, en passant par la scène de torture centrale dans le palais Farnese du tyran Scarpia. Comment faire pour tisser ensemble les trois actes sur le plateau, et donner ainsi le pendant scénique de la partition de Puccini ?

<i>Tosca</i> à l'Opéra de Rouen © Arnaud Bertereau
Tosca à l'Opéra de Rouen
© Arnaud Bertereau

Sans céder à la tentation d’éléments de décor plus anecdotiques que signifiants (Pierre Audi à Bastille), sans s’engager non plus dans une ambitieuse et complexe mise en abyme (Christophe Honoré à Lyon), David Bobée propose une troisième voie passionnante dans la nouvelle production de l’Opéra de Rouen. Le directeur du Centre Dramatique National Normandie-Rouen concentre toute l'œuvre dans le cadre sacré du premier acte, transformant brutalement l'église en champ de ruines au début du troisième. Les guerres simplement évoquées dans le livret deviennent une réalité crue, d’autant plus saisissante qu’elle entre en résonance avec l’histoire rouennaise, et c’est toute la fin de l’ouvrage qui acquiert une puissance dramatique rare : là où se dressaient autrefois des images de Madone, une population errante trébuche dans les briques poussiéreuses sous une lumière blafarde. Quant à la fusillade de Mario, elle rappellera des exécutions sommaires de triste mémoire, le public la recevant littéralement en pleine figure. Si le deuxième acte est moins évidemment relié au reste, l’effet de zoom qui nous fait progressivement plonger depuis l’église dans l’antre de Scarpia est une belle trouvaille ; ainsi amenée, la froide demeure du baron ressemble au bunker d’un psychopathe façon Millénium ou à la base sous-marine d’un méchant de James Bond, ce qui ne nuit pas au suspense...

Latonia Moore (Floria Tosca) face à Kostas Smoriginas (Scarpia) © Arnaud Bertereau
Latonia Moore (Floria Tosca) face à Kostas Smoriginas (Scarpia)
© Arnaud Bertereau

Très lisible et parfois franchement bouleversante, la mise en scène fait quelques entorses à son réalisme travaillé et c’est dommage : le bûcher stylisé qui conclut le premier acte ne prend pas et le suicide final de Floria Tosca n’atteint pas le sommet de violence attendu, l’héroïne restant plantée sous une douche de lumière devant une projection vidéo incompréhensible. On regrette également les maladresses répétées de la direction d’acteur, depuis les poses affectées des sbires en skaï au duo d’amour bien peu fusionnel du troisième acte – mais les chanteurs ont sans doute leur part de responsabilité dans ce jeu scénique peu concluant.

On préfèrera saluer la belle performance vocale du trio principal. Après une lente montée en puissance dans le premier acte, la soprano américaine Latonia Moore émeut dans le rôle-titre : l'agilité n'est pas toujours au rendez-vous dans les entrelacs mélodiques mais le timbre chaleureux adopte mille teintes expressives, la puissance et le vibrato sont parfaitement dosés, les aigus amples et jamais forcés. En Cavaradossi, Andrea Carè phrase amoureusement son premier acte et sait se muer en ténor héroïque au deuxième, même si la palette de timbres et de nuances gagnerait à être plus large encore.

Latonia Moore (Floria Tosca) et Andrea Carè (Mario Cavaradossi) © Arnaud Bertereau
Latonia Moore (Floria Tosca) et Andrea Carè (Mario Cavaradossi)
© Arnaud Bertereau

La plus belle surprise vient de Kostas Smoriginas en Scarpia, rôle qui nécessite pourtant une présence hors du commun pour hisser le personnage à la hauteur du couple Tosca-Mario. Peu profonde mais parfaitement projetée, la voix du baryton-basse lituanien impressionne par son intensité, sa noirceur et ses éclats glaçants, tandis que sa technique irréprochable lui permet de parcourir l’étendue du rôle sans le moindre point faible. Les seconds couteaux répondent présent (le Sacristain de l'efficace Laurent Kubla en tête) et le chœur accentus entoure admirablement le trio des voix principales, notamment lors d’un second acte idéal dans l’intonation comme dans l’équilibre.

Dans la fosse abyssale de l’Opéra de Rouen, l'orchestre dirigé par Eivind Gullberg Jensen connaît des changements de tempo parfois abrupts et une intonation instable au premier acte ; le discours gagne ensuite en homogénéité et en fluidité, transmettant des élans et des textures souples et colorés, à la mesure de la difficile partition de Puccini. Applaudissons la belle cohésion de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen et de l’Orchestre Régional de Normandie réunis pour l’occasion, concrétisation sonore d’une initiative à suivre : c'est grâce au soutien de la toute nouvelle plateforme « Normandie Lyrique et Symphonique » que la présente coproduction a pu voir le jour. Fait rare et appréciable : tous les acteurs de cette Tosca sont montés saluer sur scène, techniciens et musiciens compris, transformant le champ de ruines en joyeux bazar.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'Opéra de Rouen.

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