Dans un remplacement au pied levé – le chef estonien Kristjan Järvi étant souffrant –, Eiji Oue, en dirigeant l’ONL ce jeudi, a brillamment réussi le pari de dégager les rythmes scintillants des Amériques dans un programme imposé. La collaboration entre les sœurs Labèque, Raphaël Séguinier et Gonzalo Grau, pour sa part, ne se réalise finalement pas dans le Nazareno tant attendu du Vénézuélien – nous espérons fortement que c’est là seulement partie remise pour une prochaine exécution lyonnaise –, mais dans une version deux pianos et percussions de West Side Story. Bien que la soirée soit ainsi un peu plus nord-américaine que prévue, elle n’en laisse pas moins une impression forte sur un Auditorium dont le public est composé d’autant de mélomanes du symphonique que du jazz.

Eiji Oue © IMG artists
Eiji Oue
© IMG artists

En 1923, la Création du Monde (op. 81a) pour dix-sept instruments de Darius Milhaud est l’une des premières compositions érudites à amener les rythmes du jazz dans les salles européennes. En 2015, ses vagues harmoniques ne surprennent plus par leurs accords, pas plus que par la rythmicité du deuxième thème, avec lequel elles alternent : on entend une harmonie qui parcourt les rues de Harlem ou de la Nouvelle Orléans. Le saxophone, joué ici en classique et non en jazz (et avec un bec classique, sans doute), séduit par un son magnifique. Aux soli de flûte et de hautbois incombe la même mission d’enchantement et de séduction, alors que le duo de trompettes, dégringolant la gamme en tierces parallèles, préfigure la Chute qui suivra la Création. Jouée étrangement à dix-huit, l’œuvre s’achève sur des voix d’oiseaux, les flûtes, aux jolis effets de gazouillis et de battements d’ailes.

Tap – tap – tapatap… les claquements de doigts les plus célèbres des ouvertures de film musical trouvent leur répondant dans le public de l’Auditorium. Pas étonnant, c’est la troisième fois cette saison que l’œuvre de Bernstein résonne ici. Après les cuivres, puis l’ONL complet lors de la projection du film cet hiver, voilà maintenant une dernière version, qui se substitue à la pièce vénézuélienne prévue originellement. Les congas et la batterie, dans cet arrangement d’Irwin Kostal (orchestrateur de West Side Story sous Bernstein), rivalisent avec les deux pianos à queue – parfois, au début, un peu couverts par les percussions, bien qu’ils soient complètement dégarnis de leurs couvercles. Il n’empêche : Katia et Marielle Labèque, dans un spectacle qui cultive autant l’effet visuel que musical, mettent le feu aux claviers. Dans quelques numéros, les percussions s’effacent complètement, pour laisser la place au lyrisme à quatre mains, comme dans Maria ou Somewhere. Mais ce n’est que pour mieux revenir… Gonzalo Grau et Raphaël Séguinier dynamisent Mambo et Chachacha, on s’amuse avec des soucoupes dans I feel pretty et les deux musiciens passent aux body percussion dans America, bissé pour le plus grand plaisir du public lyonnais.

L’entracte n’est qu’une courte respiration entre deux pièces bernsteiniennes, d’autant plus que les vases des Trois Épisodes dansés d’On the Town (1944) communiquent visiblement avec ceux de la plus tardive West Side Story (1957). Eiji Oue est bien placé pour interpréter cette œuvre : Leonard Bernsein a été son mentor. L’Allegro pesante fait autant d’effet que le Pas de deux de l’Andante. Times Square, l’Allegro, est particulièrement réussi, mêlant inspiration du dixieland et de la musique sud-américaine. Le saxophone met la barre bien haute pour les collègues qui vont le suivre dans les soli. Il voit s’adjoindre un pupitre entier dans Harlem de Duke Ellington (dans l’arrangement de Luther Henderson, édité par John Mauceri). Les cinq instrumentistes rarement présents dans le symphonique alimentent avec élégance la mélancolie centrale, mais le duo trombone – clarinette basse a également de quoi séduire. Pendant ce temps, le bras de fer qui opposait deux cultures de l’autre côté de la salle, a été tranché : alors que les jazzeurs du public imposent progressivement les applaudissements entre les différents numéros de West Side Story, les classicistes reprennent le pouvoir après la pause et assènent des « chut ! » courroucés à leurs adversaires. Qu’à cela ne tienne – l’œcoumène musical s’apprend par le chef : c’est Eiji Oue lui-même qui encourage à saluer les soli des chorus dans Harlem, et les membres de l’orchestre sont les premiers à donner l’exemple, bientôt suivis par les auditeurs.