La Septième Symphonie de Mahler n’a pas fini d’impressionner ses interprètes comme ses auditeurs. Avec ses cinq mouvements frôlant les 90 minutes de musique, elle a tout de la grande fresque épique, qui s’ouvre sur un rythme de marche funèbre et est ensuite parsemée d’une bonne dose de sonneries héroïques de cuivres. Mais cette fresque est aussi une mosaïque de détails d’une richesse inimaginable, incluant des gazouillis d’oiseaux, des cloches de vache, une simili-sérénade qui met à l'honneur une guitare et une mandoline, des échos de chants populaires, des réminiscences de valse tirant vers la danse macabre, le tout dans une accumulation parfois presque indigeste de strates orchestrales, des tempos changeant sans cesse et un langage mélodico-harmonique audacieux qui dépasse plus d’une fois les bornes de la tonalité… C’est une apothéose du style romantique mahlérien en même temps qu’un ouvrage novateur qui, en son début de XXe siècle, ouvre des voies qu’Arnold Schönberg ou Pierre Boulez exploreront bientôt.

Nikolaj Szeps-Znaider dirige l'Orchestre national de Lyon © Fred Mortagne
Nikolaj Szeps-Znaider dirige l'Orchestre national de Lyon
© Fred Mortagne

C’est donc à un Everest du répertoire symphonique que s’attaquent l’Orchestre national de Lyon et son directeur musical, Nikolaj Szeps-Znaider, en ce jeudi soir dans l’Auditorium de la capitale des Gaules. Le chef danois s’engage dans l’ascension avec un plaisir contagieux et ne perd pas de vue le tracé, de sorte qu’on ne verra pas le temps passer. Sous sa baguette, ses troupes font preuve d'une implication et d'un sérieux admirables. Les cordes sont d’une solidité exemplaire, les cuivres ne connaîtront pas le moindre moment de faiblesse, les bois afficheront jusqu’au bout une belle cohésion (des sonneries vaillantes de clarinettes au joli duo des hautbois) et les percussions montreront constamment le soin louable d’intégrer leurs effets expressifs à l’ensemble du paysage sonore.

On ne sera en revanche pas toujours convaincu par l’équilibre des forces en présence, les cuivres écrasant souvent le reste de l’orchestre dès qu'ils haussent le ton, tandis que les contrebasses pèseront rarement du poids attendu dans la balance. Mais est-ce dû aux interprètes ou à l’acoustique de l’Auditorium, depuis le deuxième rang du premier balcon ?

Dans ce maelstrom orchestral, certaines individualités se distinguent avantageusement, comme le violon infatigable de Jennifer Gilbert et l’alto énergique de Jean-Pascal Oswald. Mais le véritable héros de la soirée sera le cor solo Guillaume Tétu, capable de faire chanter son instrument avec une noblesse rare, transmettant bien le parfum de nostalgie du romantisme qui affleure dans cette partition entre deux siècles.

Au rayon des subtilités, ce sera toutefois l’une des rares grandes satisfactions de la soirée. Car si la fresque mahlérienne est globalement brossée efficacement, il manque une quantité de petites choses essentielles pour faire ressentir tout le vertige de cette symphonie hors normes. La partition regorge d’indications ultra précises, de micro crescendos, d’infimes modulations de tempo, de rythmes tirés au cordeau, autant de petites touches qui font de ce grand tableau un chef-d’œuvre en haute définition. Ce soir, Szeps-Znaider ne va pas les chercher dans l’orchestre, son geste reste surplombant, manque parfois de fermeté pour tenir un rythme pointé ou empêcher le discours de filer, manque aussi de ce petit supplément d’âme qui transmettrait l’élan d’une valse ou la violence d’un geste – détail révélateur, le fameux pizzicato indiqué fffff (!) par Mahler paraîtra tout à fait ordinaire.

Dans ces conditions, la Septième Symphonie de Mahler a bien sonné avec toute sa grandeur et sa majesté, mais la mosaïque de ses détails n'a pas livré tous ses secrets. L’ONL et son directeur musical n'ont toutefois pas dit leur dernier mot : ils s'attaqueront de nouveau à ce défi exigeant samedi à 18h.


Le déplacement de Tristan a été pris en charge par l'Auditorium-Orchestre national de Lyon.

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