Outre les concerts en soirée, le Festival de Radio France et Montpellier Languedoc-Roussillon propose tous les jours des concerts gratuits qui mettent en avant des formations de petite taille, autour d’un répertoire ou d’une thématique. Mardi 15 et mercredi 16 juillet, les concerts donnés à 18h dans la Salle Pasteur du Corum étaient consacrés aux compositrices pionnières, ces femmes qui ont produit en leur temps une musique intelligente et sensible mais n’ont pas acquis la même renommée que leurs pairs masculins. Les interprètes ont pris plaisir à sortir de l’ombre des œuvres méconnues, à la beauté inédite : une excellente initiative doublée d’une réalisation impeccable.

Edna Stern au festival "Musique à la Cour" © Cédric Azan
Edna Stern au festival "Musique à la Cour"
© Cédric Azan

Mardi 15 juillet, à 18h, salle Pasteur, cinq compositrices étaient au programme. La pianiste Edna Stern a d’abord joué la Sonate pour piano n°9 (op. 5 n°3) d’Hélène de Montgeroult, aristocrate ayant sauvé sa vie au moment de la Révolution grâce à la beauté de sa musique et à la qualité de son jeu. La pièce, à la fois très chantante et recelant d’effets romantiques, était restituée par Edna Stern avec tendresse et précision. Son interprétation légère et délicatement nerveuse était bien adaptée au caractère plaisant de l’œuvre, servie par une belle musicalité notamment perceptible dans l’emploi judicieux de la pédale.

Venait ensuite une œuvre bien plus récente, composée par Edith Canat de Chizy : les Formes du vent, cinq pièces pour violoncelle solo, ont été créées sur commande en 2003 pour l’émission Alla Breve de France Musique. Le violoncelliste Christian-Pierre La Marca s’est remarquablement emparé de l’œuvre pour en modeler la matière mouvante. Des blocs diffus, soit des échappées de notes, colorées par une palette de modes de jeu différents, constituaient chaque partie en évocation onirique et plongeaient les auditeurs fascinés dans des atmosphères mystérieuses et poétiques. Avant écoute, les titres des cinq parties invitent déjà à la réflexion sur le mouvement : « Des gouttes de sang claquent sur le mur », « La main tient la nuit par un fil »… Une composition passionnante et d’une complexité troublante, à découvrir absolument !

Après deux extraits de pièces pour piano d’Amy Beach (compositrice américaine au style romantique), très apaisantes et interprétées par Edna Stern avec une douceur irrésistible, le trio Dali a donné vie à deux œuvres de Lili Boulanger. Cette femme disparue à l’âge de 25 ans a exprimé dans ses compositions aussi bien la force vitale qui anime tout être (D’un matin de printemps) que la fatalité douloureuse propre à la condition mortelle (D’un soir triste) ; les contrastes étaient admirablement rendus par le trio Dali. Deux courtes œuvres pour piano de Clara Schumann clôturaient ce concert à l’esthétique intimiste et sensible.

Mercredi 16 juillet, même heure, même endroit, les compositrices étaient cette fois mises à l’honneur au travers d’œuvres faisant intervenir la voix. Hasnaa Bennani a prêté sa voix aux couleurs nuancées et au timbre superbe, quoique manquant encore un peu d’aisance, à la musique de Barbara Strozzi, intellectuelle du XVIIème siècle ayant livré de délicats Airs pour soprano et basse continue. Etienne Mangot et Laurent Stewart accompagnaient la soprano respectivement au violoncelle et au clavecin, créant une harmonie comme suspendue hors du temps.

Edna Stern était de nouveau présente, cette fois en tant qu’accompagnatrice : elle formait un duo très réussi avec une autre soprano, Sophie Karthaüser. Leurs deux interventions ont permis d’entendre l’œuvre vocale de grandes compositrices romantiques allemandes, aux écritures comparables mais pourtant bien particularisées, Fanny Mendelssohn et Clara Schumann. La voix mature et assurée de Sophie Karthaüser se pliait sans effort aux intonations et aux dynamiques diverses des Lieder proposés ; outre une prononciation absolument impeccable (ce qui est assez rare pour le souligner et l’en féliciter), elle jouait avec son corps le sens du texte, s’attachant à illustrer le poème, à s’en faire l’incarnation. Une prestation remarquable en tous points, pleine de sagesse, de malice et de grâce.

Enfin, le chant à plusieurs voix – toujours monodique, cependant – était présent au programme, puisque place était faite aux chants sacrés de Hildegard von Bingen, religieuse du XIIème siècle. Parées de longues robes vertes en velours de style Moyen Age et affublées de croix noires pour manifester leur soutien aux intermittents, les « voix solistes au féminin » de l’ensemble Mora Vocis ont offert au public un autre type de musique. Les quatre chanteuses ont interprété sans partition des pièces rappelant la psalmodie grégorienne, quasiment sans vibrato. Tout au long de leur performance, elles ont su maintenir un unisson plein, presque parfait grâce à un travail de groupe abouti, reconstruit sur scène par le regard, la posture, l’écoute, et l’équilibre vocal.  

C’est toujours un grand plaisir de découvrir des œuvres peu jouées, mais c’est un véritable délice de les entendre interprétées par des musiciens de qualité, à l’aise avec leur programme et heureux de le partager avec les spectateurs. Le principe du concert gratuit, d’une durée raisonnable (une heure et demie) et au contenu original semble en lui-même séduire les festivaliers présents à Montpellier : l’excellence de ce qu’on y découvre est encore plus enthousiasmant ! Pour approfondir ces rencontres et les enrichir du témoignage des musiciens, rendez-vous dans le Magazine, tous les jours à 18h dans la cour du musée Fabre, en public et en direct sur France Musique…

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