Don Juan, Dom Juan, Don Giovanni, vous le connaissez : de Mozart, Molière, pourquoi pas Tirso de Molina, Thomas Corneille, Lenau, Strauss ou Brecht. Mais de Gluck ? Si, si : avant même Orpheo ed Euridice (1762), le compositeur allemand crée à Vienne en 1761 le sien, sur un argument attribué à Gasparo Angiolini, danseur et maître de ballet, qui entretient un rapport lâche avec la comédie de Molière. Si la pièce a longtemps circulé dans une version longue plus tardive, dans laquelle figuraient certains numéros apocryphes, Les Musiciens du Louvre exhument aujourd’hui des extraits de la version originale, composée d’une sinfonia en ouverture et quinze numéros : quelle chance que cette composition attachante ait pu être reconstituée grâce à des copies de l’original perdu !

Marc Minkowski © Marco Borggreve
Marc Minkowski
© Marco Borggreve
Cela doit être le choc de voir l’Auditorium de Lyon rempli à moitié seulement, en dépit d’une si alléchante affiche: le démarrage est un peu poussif ; Marc Minkowski doit passablement mouliner pour insuffler à ses instrumentistes le tempo allegro de la Sinfonia. Mais une fois que la machine est lancée, quel bonheur d’entendre un ensemble si engagé dans sa musique. Le chef d’orchestre se mue en bonimenteur entre les numéros, déclamant de sa belle voix et avec son humour naturel les didascalies et petits résumés des scènes du ballet. L’Andante grazioso dévoile son charme avant que ne soit placée sous le balcon de la nièce du Commandeur la troupe qui, par la flûte, le hautbois et les pizzicati des cordes, imitatifs de la mandoline, entame un second Andante. Funeste, le combat entre le protagoniste et le Commandeur se traduit par des coups d’archet vigoureux et après avoir laissé Don Juan aux bons soins de Paul Bocuse pour un premier dîner, Marc Minkowski invite à une chaconne espagnole. Les castagnettes assurent la couleur locale, mais si ce sont habituellement elles qui mènent la danse, ici, elles traînent parfois un peu nonchalamment, et on ne sait s’il faut incriminer le percussionniste ou le deuxième violon qui est venu lui prêter littéralement main forte.

Un pas de deux entre Don Juan et sa maîtresse plus tard, coup de théâtre. Le percussionniste s’éloigne en jouant (c’est dommage de perdre momentanément le relai visuel avec le chef) et le Moderato s’ouvre sur les énormes coups d’une grosse caisse qui est cachée derrière l’entrée : bien sûr, c’est la statue du Commandeur qui frappe à la porte ! Le Larghetto, placé dans un mausolée que Marc Minkowski situe à la Croix-Rousse, dévoile la punition de l’épouseur à toutes mains, que les archets figurent avec un jeu col legno. Le relief de l’ensemble est très beau dans le numéro final : le piccolo souffle les démons, les cors vacillent par effet de trémolo et la grosse caisse fait trembler même les Enfers. Une belle découverte que ce Don Juan viennois, dont les Musiciens du Louvre ont dégagé avec d’intéressantes couleurs tout le potentiel dramatique.

Mieux rôdée encore, « Une symphonie imaginaire » : imaginez un florilège des meilleurs numéros que Jean-Philippe Rameau a pu composer dans ses nombreuses œuvres lyriques, collationnés avec art dans un opus fantasmé, idéal. Cela s’ouvre sur Zaïs, et un autre mirobolant solo de grosse caisse que Charpentier lui non plus n’aurait pas renié. Deux piccolos pépient à qui mieux mieux en dépit des chromatismes qui les entourent dans un extrait de Castor et Pollux. Dans les Fêtes d’Hébé, les flûtes s’allient le violoncelle pour un « Air tendre » et on est ébloui par le punch et la vélocité des premiers violons tout en piano pianissimo de cet air extrait de Dardanus. Une belle contredanse en rondeau présente des surprises harmoniques et rythmiques dans les Boréales, hautbois et bassons rivalisent de grâce dans la Naissance d’Osiris. Quel déhanché aussi, ce jeune basson qui avec ses compagnons fait des merveilles dans ces Musette, Ritournelle ou La Poule originellement composée pour clavecin.

Plein et profond, faisant danser nos jambes, le meilleur numéro, bien connu. C’est l’Air des Sauvages des Indes galantes, bissé plus tard avec tellement de joie que le public ne peut s’empêcher de taper dans les mains dans le rythme, ce qui n’est pas pour déplaire à Marc Minkowski : il dirige désormais tout l’Auditorium et parvient à lui imposer un piano pour la reprise et même un crescendo qui ne manque absolument pas d’intérêt. La salle est en liesse, complice d’un ensemble qui compte une quinzaine d’instrumentistes lyonnais de naissance ou de formation. Et quand le chef introduit le deuxième bis, on est touché par une grâce particulière, produite tant par le souvenir personnel qui y est lié pour le chef – le décès de son père, au moment d’une représentation des Boréales – que par l’apparition de Polymnie, qui émerge, imaginaire et délicate, de la douceur des cordes, telle Vénus de la Méditerranée.

****1