Lundi soir, le récital de Natalie Dessay et de Philippe Cassard – dédié par les interprètes à un célèbre interprète du lied et amateur de poèmes, le pianiste Ruben Lifschitz – a laissé une impression extrêmement forte sur le public lyonnais. Vingt-deux titres issus du répertoire romantique et postromantique ont illustré respectivement le lied (Schubert, Mendelssohn) et la mélodie française (Duparc, Liszt, Fauré et Berlioz), les deux bis élargissant encore la palette à Rachmaninov. L’expressivité de la chanteuse et la qualité de son accompagnateur ont fait le succès retentissant de cette soirée à l’Opéra de Lyon

Natalie Dessay © S. Fowler
Natalie Dessay
© S. Fowler
Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ? Même les non-germanophones reconnaissent, dans le jeu des personnages que Natalie Dessay incarne successivement avec brio, le narrateur, le père, son enfant et un séducteur inquiétant : le Roi des Aulnes. La vocalité diabolique sera aussi celle du Hexenlied de Mendelssohn, la montée du clavier initiale paraît imiter le martèlement inaugural du morceau de Schubert. Le programme, on le voit, est méticuleusement tissé afin de créer des résonances entre les différents lieder et mélodies. Les Nachtviolen aussi recueillis qu’intenses rencontrent ainsi Nacht und Träume de Schubert, mais aussi le Nachtlied de Mendelssohn : délicatesse de l’accompagnement, délicatesse d’une voix en demi-teinte se confondant avec le rossignol invoqué par le poème d’Eichendorff. Deux compositeurs interprètent les interrogations de l’amour par un lied du nom de Suleika, et Natalie Dessay pousse plus loin les désarrois et déchirements romantiques dans Geheimes, Rastlose Liebe ou Die Liebende schreibt. La première partie s’achève de façon aussi grandiose qu’elle a commencé, par Gretchen am Spinnrade, dont le calme est anéanti à jamais, après avoir connu l’amour de Faust. Et pendant que la soprane, avec un phrasé parfait, s’emporte de plus en plus dans l’extase du souvenir qui atteint le point culminant dans un « Kuss » (baiser de pur euphémisme, à en croire l’interprétation), Philippe Cassard, impassible et régulier, file ses doubles croches comme la roue de Marguerite le lin…

L’Extase, au-delà de l’entracte, fait une transition thématique entre les deux esthétiques du récital, avec la mélodie d’Henri Duparc. L’Invitation au voyage, du même, fait planer la voix de Natalie Dessay : elle matérialise le désir de « luxe, calme et volupté », rehaussée encore par l’écrin des arpèges ruisselants que lui dresse Philippe Cassard. Celui qui est bien plus qu’un accompagnateur, fait un choix intéressant dans son unique morceau de soliste : le Sonnet 104 de Pétrarque de Liszt poursuit le lyrisme poétique dans un autre registre, pas moins romantique ou torturé que quand la voix l’énonce. La mise en musique de poèmes hugoliens occupe la fin du programme : Natalie Dessay enchaîne directement avec l’onirisme d’Ô quand je dors de Liszt, la légèreté d’une journée de printemps passée Dans les ruines d’une abbaye ; elle pleure, élégiaque, L’Absent, présente les Adieux de l’hôtesse arabe orientalisants, invite à ramer, à dormir, à aimer (Comment, disaient-ils, de Liszt).

Suscitées par les applaudissements frénétiques des Lyonnais, deux mélodies de Rachmaninov offertes en bis font découvrir un autre répertoire fascinant, et à nouveau, peu importe, la connaissance de la langue originale, les interprètes interagissant de façon si explicite que, par le titre et l’exécution seuls, tout s’éclaire.

Il faut dire que Natalie Dessay, en l’actrice qu’elle est depuis toujours, accompagne son art vocal d’une expressivité, d’une gestuelle et parfois d’un jeu qui enrichit incroyablement le spectacle. Et, surtout, quelle plasticité vocale : protéiforme, elle se glisse dans la peau de n’importe quel personnage, lui adapte son souffle, le timbre, l’ethos. Elle aimante le public, qui ne peut que consentir, à tout instant. Ceux qui avaient oublié leur allemand le retrouvent avec elle, les germanophones natifs exultent. Les pianissimi mystérieusement solides à n’importe quelle hauteur de son, les vocalises virtuoses, dont elle a le secret, un timbre medium expressif et des graves qui n’ont pas peur de passer en registre de poitrine, et à juste titre.

On a presque de la peine pour l’excellent Philippe Cassard, dont on oublie momentanément, tout en reconnaissant la qualité, l’existence – et pourtant, c’est lui qui étale un tapis rouge soyeux à la hauteur de la soliste. Articulation précise, phrasé adapté au souffle de la chanteuse, lyrisme authentique, libertés adéquates prises dans les préludes, dynamique et timbre pianistique subtils – tout y est aussi, de son côté.

Voix et piano conjugués touchent au sublime : chacun pour soi et les deux ensemble sont les co-créateurs de poèmes en musique qui ne demandent que cela : heilige Verbindung, « sainte union », à l’instar de celle que conjurent les Violettes de nuit de Schubert.