Quel choc plus improbable que le Premier livre des Préludes pour piano de Claude Debussy et la fameuse Sonate op. 106 de Beethoven ? Deux esthétiques, deux façons de révolutionner la musique, mais rien ne semble impossible pour l’argentin Nelson Goerner, né en 1969, qui à 17 ans remporte le premier prix du Concours Franz Liszt de Buenos Aires. Aujourd’hui acclamé sur les plus grandes scènes mondiales, il était ce soir écouté par un Victoria Hall plein et dans l’audience pas moins de deux des plus grands pianistes de notre époque : Martha Argerich et Radu Lupu.

Nelson Goerner © Jean-Baptiste-Millot
Nelson Goerner
© Jean-Baptiste-Millot

De cette famille musicale, on ressent effectivement les affinités sonores : legato magnifique, usage divin de la pédale, sens des couleurs et style impeccable. « Les Voiles » furent ourlées de fluides envolées aquatiques, « Le vent dans les plaines » fut d’une délicatesse telle qu’on eût cru voir passer des enfants jouant avec leurs cerfs-volants. « Les sons et les parfums » avait cette atmosphère de fumerie d’opium, envoûtant et mystique, noyé dans une pédale soyeuse et le halo pâle d’une lumière brumeuse, dont les graves accords finaux sonnèrent comme un orgue.

Que de délicatesses parmi les différentes ambiances, avec ces graves bien charpentés mais jamais agressifs et ce toucher frémissant : « La fille aux cheveux de lin » fut intime et doux avec cet air de datcha russe entourée de verts bouleaux. « La cathédrale engloutie » fut un abysse de lyrisme et a offert une palette incroyable de couleurs que les derniers accords habillèrent d’une beauté hiératique indescriptible. Les deux derniers numéros vinrent clore avec panache et désinvolture une interprétation impressionniste de haut vol !

C’est à la Sonate pour piano n°29, Hammerklavier que Nelson Goerner dédia sa deuxième partie. Si le jumelage des deux compositeurs peut paraître un peu étrange, la musicalité de Nelson Goerner fit des miracles: de souple et fluide dans Debussy, son piano devient cathédrale avec Beethoven. L’Allegro fut impérial, somptueux dans le legato, la main gauche ourlant le discours, contrebalançant des aigus jamais durs. Le Scherzo, plus souriant, offrit son lot de modulations, d’effets éruptifs totalement incandescents et le génie sauvage de Beethoven s’emballa pour notre plus grand bonheur. L’Adagio fut lyrique à souhait, d’une grande profondeur, avec ses harmonies charpentées de graves sombres et enrobants, les aigus semblant reliés de manière quasi mystique à ces graves abyssaux.

Le Largo fut doux, presque enfantin dans son introduction, pour nous livrer une Fuga impétueuse. Le génie de Beethoven s’inscrit alors clairement dans une continuité révolutionnaire et offre à entendre les horizons nouveaux tant son piano exprime l’avant et l’après. Et c’est peut-être de cette expressivité révélée dont nous parle ce récital. Beethoven a certainement ouvert la voie au piano impressionniste sublimé par Debussy. Evidemment on ne peut que s’incliner devant un pianiste qui parvient à se fondre avec tant de justesse dans des musiques si distinctes et qui offrent chacune à entendre un univers musical richissime.

Nelson Goerner a donné avec une modestie touchante une leçon de piano dont Debussy et Beethoven ressortent révélés dans leur génie propre. Son piano d'une justesse absolue n'est ni trop ni pas assez: il offre une vision totalement aboutie des œuvres puisée dans des années de labeur mais aussi une chose indescriptible : la sensibilité. Bravo Monsieur Goerner. 

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